Je l’ai « pratiqué » pendant plus de dix ans pour Paris Match. Alain Delon avait déjà franchi les 70 ans mais, en couverture, quelle que soit son « actu », il continuait de nous assurer d’excellentes ventes. Son charisme fonctionnait partout, au resto, dans la rue, dans les soirées… et sur papier glacé. En interview, « Alain » était bon client. Il a un avis sur tout, et il ne mâche pas ses mots. Il s’exprimait aussi volontiers sur lui-même, sa solitude, sa nostalgie, surtout. Il en souffrait. Il regrettait les grands cinéastes qui l’avaient fait. Visconti, Melville, René Clément, Allégret, Verneuil… ces hommes érudits lui ont appris le métier, le jeu dramatique sobre, la culture, la vie. Sortes de pères de remplacement, ils ont façonné sa maturité, puis sa gloire. Même si, comme il le martelait, « ce sont les femmes qui m’ont tout appris ». Pourquoi elles ? « Parce que c’est dans leurs yeux que je lisais ma valeur, mes qualités. » Voilà son socle. Avec Alain, les femmes sont les admiratrices, les hommes sont les mentors. Ses fils ? Des gêneurs.
A-t-il conscience du feuilleton à rebondissements qui se joue au-delà des murs de sa maison ? Cet homme sans diplômes (un CAP de charcutier) mais intelligent s’interroge-t-il sur son pire rôle, son rôle de père ?
Un roi inquiet
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Je l’ai vu si souvent manifester sa préférence pour sa fille chérie. Conditionner la petite à marcher dans ses traces alors qu’à l’époque elle n’avait même pas envie d’être actrice. Il n’a jamais modéré ses ambitions ni son autorité. A ses côtés, il fallait suivre. Ou se faire pulvériser. Comme un roi inquiet qui asservit sa cour pour ne pas risquer le putsch. Ses fils étaient encore ados quand il craignait déjà en eux un rival potentiel. Il a eu beau les élever à la dure, exigences, cris, engueulades, violences, rarement un compliment … il ne les a pas empêchés de virer voyous. Se rebeller pour exister face au géant fascinant, écrabouilleur.
On comprend qu’en Alain-Fabien, 29 ans, Anthony, 59 ans, reconnaisse ses jeunes années. Lui était enfant unique. « Anouchka est la princesse, Alain-Fabien n’a rien. » résume-t-il, évoquant au passage la nomination de sa demi-sœur directrice adjointe d’une des sociétés Delon en Suisse, et les dispositions successorales qui octroient 50 % de la fortune d’Alain Delon à sa fille et 50 % à partager entre les deux fils. Il aurait pourtant pu rattraper financièrement ce qu’il ne leur a pas donné affectivement. Chimère ! ça n’arrive jamais.
L'affiche du téléfilm de José Pinheiro, La Lion, avec au casting, Delon et sa fille
Alain voyait pourtant qu’il était leur dieu, ça sautait aux yeux. Avec le petit Alain-Fabien, c’était tellement manifeste. Et touchant. « Je vais faire comme papa », répétait-il à 9 ans sur le tournage du « Lion » de Kessel en Afrique du Sud où Anouchka, 13 ans, tenait son premier rôle face à son père, en 2003. Fallait-il manquer de confiance en soi pour empêcher ses fils de prendre leur envol et leur répondre systématiquement par la froideur et l’oppression.
Ses deux fils l’idolâtraient, il craignait qu’ils le dépassent
Ca n’est pas qu’il ne connaissait que ce registre, lui, le fils embarrassant que sa mère avait préféré voir partir à la Légion étrangère pour pouvoir vivre son nouvel amour en paix. Alain savait montrer son amour, sa passion pour sa fille, lui répéter des « je t’aime », des « tu es la plus belle, la plus forte, la meilleure »… A elle, il savait prodiguer sa tendresse et son admiration. Passion aveugle. Dévorante. S’il l’avait mieux regardée, il lui aurait laissé choisir la carrière dont elle rêvait. Peut-être loin des plateaux de tournage. Et s’il avait su mettre de côté son égotisme angoissé, il aurait mieux aimé ses deux garçons qui l’idolâtraient. Il les aurait encouragés à s’épanouir, devenir ses dignes descendants tout en développant leur personnalité. Paradoxe : il rêvait d’une « dynastie de cinéma » comme à Hollywood. Les enfants ne lui auraient pas fait d’ombre, quelle idée. Est-ce que Claude Brasseur a fait de l’ombre à Pierre ? Les fils Sardou à Michel ? Vincent Cassel à Jean-Pierre ? Et les Garrel, de Maurice à Louis en passant par Philippe…
Il pose avec tous ses enfants pour paris Match, un cliché rare de Michel Marizy
A Paris Match, lors des rares photos que nous réussissions à arracher à la star posant avec un de ses fils, le résultat était toujours stimulant pour les deux parties : le charisme de l’un rejaillissait sur la fraîcheur de l’autre, la ressemblance du fils exaltait la beauté du père… C’était patent. Alain en convenait, okay, mais il aurait quand même préféré être « seul en couv’ ». Refrain connu. Jamais sûrs de leur séduction, les acteurs-stars, les actrices aussi, ne sont pas partageurs.
C’est cette générosité qui a manqué au père Delon. Alors comment s’étonner de voir maintenant les rancoeurs exploser.
Mais de par son âge, de par sa maladie, la panique gagne. Ce « déballage » est peut-être indécent, oui, mais le compte à rebours a commencé. Atteint d’un lymphome diffus, dont la chimio lui inflige de lourds effets secondaires, il ne serait plus en traitement. Il faudrait laisser le monstre glisser silencieusement vers sa fin. Et - comme pour Johnny - , s’écharper après ? Trop tard.
Delon c’est notre vie : on l’a vu grandir, briller, décliner ; comme Johnny, il détient une part de nos souvenirs. Alors c’est plus fort que nous, on est curieux, on prend position, on ne peut s’en empêcher. Delon fut un piètre père. Mais un grand acteur de sa vie et de la scène. Il a toujours eu un besoin viscéral de nos applaudissements. Il est un peu à nous aussi.
Catherine Schwaab
