Amos Gitai ne va pas bien, et ça se lit dans ses oeuvres. La situation n’a jamais été aussi grave en Israël, et Gitaï en est le sismographe. Plus les choses empirent et plus il souffre, cogite et somatise. Victime d’une inflammation abdominale fulgurante, il a dû être opéré en urgence et en porte encore les séquelles : 15 kilos de moins et un affaiblissement physique. Ce qui ne faiblit pas, par contre, c’est sa patte, sa rage, son urgence.
Amos Gitaï : Netanyahu va-t-il tuer l’ADN démocratique d’Israël ?
Amos Gitaï au combo pendant le tournage avec son équipe
Il a entamé le tournage de Shikun pendant qu’il était en train d’adapter pour le théâtre son film “House” (sur les propriétaires successifs d’une maison palestinienne spoliée). C’était il y a un an, février-mars 2023. Chaque samedi des milliers de manifestants se rassemblaient à Tel Aviv contre la réforme de la justice, contre le gouvernement d’extrême-droite de Netanyahu. De France, c’était impressionnant : cette foule immense, calme, sans dérapages, éduquée, critique et désespérée. Le 7 octobre était loin mais c’est comme si Gitaï avait senti la nécessité pressante de tirer l’alarme.
Il le dit et le répète : « Netanyahu est un manipulateur cynique, obsédé par son pouvoir mais aussi cultivé et sophistiqué, ce qui le rend encore plus dangereux. » A Serge Kaganski du magazine Transfuge, il résume son angoisse : « Avec ses alliés fascistes fous furieux, Smotrich ou Ben Gvir, Netanyahu a délibérément décidé d’ignorer la question palestinienne. S’il continue comme ça, il va finir par détruire Israël et l’ADN démocratique de ce pays. » Voilà pourquoi il y avait urgence. Voilà pourquoi il s’en rend malade… Ce film s’est tourné dans la nécessité, mais avec rigueur et sans improvisation.
« Shikun », c’est une société qui bascule dans les ténèbres
« Shikun » est une interprétation de la pièce de Ionesco « Rhinoceros ». Une fable sur la pensée totalitaire rampante. Dans une logique absurde, les gens se transforment en rhinocéros avec une corne dure qui pousse lentement mais sûrement, des déferlements de ces pachydermes qui écrasent tout sur leur passage, avec une brutalité aveugle. On comprend pourquoi Amos Gitaï s’est saisi de cette œuvre.
Suivre Irène Jacob dans ce parcours de la peur
Irène Jacob, telle qu'en elle-même, apporte son intelligence et son engagement (capture d'écran)
Il a demandé à l’excellente Irène Jacob qui jouait dans « House » de sélectionner des extraits et de lui « faire des propositions ». Il lui a fait confiance et elle est époustouflante. En jean et t-shirt, sans artifices, elle incarne le fil rouge d’un monde qui bascule. Elle est l’allégorie de cette sidération, de l’incrédulité : « Quand ça se passe dans votre pays, comment l’appréhender ? » décrypte-t-elle. Son corps prend le relais, entrainé par la chorégraphe Joëlle Bouvier, il raconte l’indicible et c’est criant. Dans une relation complice, exploratrice, elle nous interroge. Nous emmène à travers un immeuble immense et froid (le shikun) où se croisent des Israëliens de toutes origines : des religieux, un architecte et son promoteur, une fanfare, une famille, des étrangers, des jeunes, des Arabes, un vieux qui a vécu la Shoah… On découvre aussi une école qui enseigne l’hébreu aux nouveaux migrants, une bibliothèque de livres anciens et ses « souris » de bibliothèque qui sont en souffrance, une gare routière sombre et souterraine où tournoient des jeunes à pied, à trottinette… Bref une société patchwork telle qu’elle se présente en Israël. Ils se racontent, dialoguent, s’aiment, se disputent, presque « normaux ».
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Mais on perçoit, rampante, la peur. La peur de l’autre et la peur de se faire contaminer par des idées primaires, honteuses. On n’est plus dans la contestation des territoires occupés, on s’attaque à l’état d’esprit qui a piloté la faillite. On lit la fracture entre ceux qui ont déjà sombré dans une pensée brute, arrogante, simplificatrice, bête… et ceux qui hésitent, et celle qui « ne capitulera pas », Irène Jacob.
Epoustouflante mais sans effets
Yaël Abecassis, fidèle de l'équipe Gitaï, incarne une religieuse philosophe (capture d'écran)
L’actrice est vraiment éblouissante dans sa façon d’endosser le propos. De plus en plus violemment affectée, en souffrance, Irène Jacob ne joue pas le pathos ni le drame. Elle doute de ce qu’elle voit, cette indifférence sans complexe ; pointe l’aveugle tolérance de gauche qui dit que « tout le monde a le droit de s’exprimer, a droit à la vie … Sauf quand « ils » attentent à la nôtre ». Elle parle des rhinos qui pourraient bien nous écrabouiller. Et c’est Amos Gitaï qu’on entend hurler.
“Shikun”, pas un blockbuster, un cri d’alarme
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Ce film ne doit pas trop être intellectualisé. Une fois qu’on a compris la démarche – dénoncer le conformisme totalitaire, la fin de l’esprit critique figuré par le rhinocéros -, eh bien, il faut écouter (musiques puissantes aussi, d’Alexei Kochetkov et Louis Clavis), regarder ces images bien cadrées, épurées, sans concession à la joliesse (Eric Gautier), saisir ces tranches de vies, chacune investie par des acteurs magnifiques. Ils sont tous d’un naturel bluffant. Par moments, on a l’impression d’un documentaire tellement ils sont justes : un chanteur à guitare sèche, un vieux qui raconte la peur du terrorisme, une jeune qui demande « Comment avez-vous pu ?», une lectrice plongée dans un bouquin de témoignages d’enfants déportés, une femme qui chante en ukrainien…
On n’ira pas voir ce film si l’on veut se divertir. Mais si l’on porte un regard observateur et critique sur l’inexorable glissement de nos sociétés vers la droite extrême, alors « Shikun », au-delà d’Israël, au-delà de la critique cinéphilique, ce film désespéré nous parle et nous alerte.
Catherine Schwaab
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