Quelques jours à Bangkok et l’on découvre qu’il nous manque une moitié de l’hémisphère dans notre appréhension du monde. L’Asie est pour beaucoup une nébuleuse : certes jeune et dynamique mais un peu folklo, un peu foutoir, un peu hors-champ. Quelle prétention d’Occidental !
Bangkok, ça n’est pas seulement ses temples, ses tuk-tuk, ses copies Vuitton-Hermès-Chanel et sa pollution. C’est une métropole ultra-moderne, hérissée de tours spectaculaires comme à Dubai, avec des rooftops à couper le souffle, quadrillée de shopping malls de luxe bien plus fastueux et immenses que nos chics Printemps, Bon Marché et Galeries Lafayette à Paris. Si nos joailliers de la Place Vendôme louent au Printemps un petit corner riche de quelques belles pièces à 50'000 ou, disons, 200’000 euros, au Central Embassy ou au Siam Paragon à Bangkok, les joailliers du cru proposent de lourdes pièces en diamants, émeraudes et rubis à des prix dix, vingt, cinquante fois supérieurs ! Vous pouvez même y acheter des voitures. Thaïlandaises, bien sûr, les bagnoles. Même si les plus riches préfèrent les grosses cylindrées japonaises, la classe moyenne thaï s’offre de gros SUV nationaux, pas des petites Mini, ceci afin d’être sûrs d’avoir une bonne climatisation.
Bangkok c’est mieux que New York
Au très chic restaurant italien Zanotti à Bangkok
Oui, il fait 32, 34 degrés dans la journée ces temps-ci et les Thaïs détestent la chaleur ! Alors dans les restaurants de Bangkok, c’est New York : on se réchauffe avec de très bons vins australiens ou des cocktails aux noms américains. Et si l’on est lassé des mijotés épicés de la cuisine thaï, eh bien, à Bangkok, il y en a pour tous les goûts, et c’est divin : italien, japonais, indien, chinois, coréen, espagnol, français, et toutes les variantes de tex-mex et de végans. Où il se confirme qu’en matière de cuisine, les Français n’ont pas l’exclusivité. Les Thaïs adorent manger, peut-être encore plus que nous. Et, bien plus que nous, leurs relations humaines s’accompagnent systématiquement de petites choses à grignoter. De la street food aux bouchées gourmandes les plus raffinées, ils maîtrisent toute la gamme. Ca n’est pas anodin : partout dans le monde, la façon de se nourrir, d’accueillir en dit long sur le degré de sophistication.
Le Queen Sirikit Convention Center enterre notre pauvre Salon Porte de Versailles !
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C’est une chose de savoir que l’Asie renferme le plus puissant potentiel de progrès, de consommation, d’invention. C’en est une autre de le découvrir en vrai, chaque jour, à travers la ville, à travers ses évènements et comportements, à travers les réalisations architecturales et l’ingéniosité technique, tous les savoir-faire, l’énorme échelle de grandeur et la rapidité incroyable.
Prenez la foire internationale de la joaillerie (the Bangkok Gems Show) qui vient de se terminer, l’espace d’exposition – le Queen Sirikit Convention Center - est tellement plus luxueux que notre Porte de Versailles : clair, restauré tout neuf, tout propre, riche de deux ou trois étages de food-courts, c’est-à-dire de comptoirs, cafés et restaurants pour tous les goûts. Il y a des boiseries, des sculptures, des marbres purs et des tapis impeccables, on y accède par le métro direct au sous-sol… D’ailleurs le métro est un chef d’œuvre d’efficacité et de propreté.
Au cocktail d’inauguration de la Bangkok Gems Show, non seulement la disposition du buffet en dizaines de petites unités est confortable, spacieuse, sans bousculade, - très bons vin blanc, vin rouge, alcools et jus spéciaux - mais en plus il y a un petit spectacle thaï et un défilé symbolique. Vous imaginez la chose porte de Versailles ou au salon de la lingerie ou du prêt à porter à Villepinte où il faut se battre pour trouver un sandwich ? Même pas en rêve. Franchement, à côté de Bangkok, on fait petit bras.
Ils sont plus forts que nous… mais ne la ramènent pas
Bien sûr que votre statut de Français les fascine à cause du mythe. La France reste pour eux le berceau de la mode, du chic, des Lumières. Mais en réalité ils sont plus forts que nous.
Le made in Thailand, ça n’est pas que les équipements électriques, électroniques et automobiles, les disques durs, les unités de stockage à destination de milliers de centres de données, c’est aussi des millions de voitures qui sortent des chaines de montage pour les grandes marques mondiales.
Et à propos de grandes marques de luxe, la place Vendôme ne l’avouera jamais mais c’est en Thaïlande que nos plus grands joailliers français, italiens ou américains font façonner leurs délicates parures aux tarifs exorbitants et certaines de leurs couronnes royales.
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Je pourrais continuer… Ajouter que pas mal d’Occidentaux viennent s’y faire faire une petite chirurgie esthétique. Leur grande spécialité c’est la rhinoplastie : tout le monde rêve là-bas d’un nez long et fin. J’ai l’impression d’avoir vu au moins 50 % des femmes opérées du nez. Les standards de la beauté occidentale ont la vie longue !
Pourtant les Thaïlandais sont fiers. Fiers de leur réussite, de leur histoire, de n’avoir jamais été colonisés. Comme les Français et Versailles, ils semblent très attachés à leur image de « royaume du Siam » au 17eme, puissant et raffiné.
Mais eux sont discrets, ne se poussent pas du col. Ils ont une sorte d’assurance tranquille. Est-ce l’influence du bouddhisme qui relativise toute chose ? Ils ne pètent jamais les plombs, n’agressent pas, savent se tenir. Une leçon.
Dans le complexe des temples du Bouddha couché
Les femmes qui réussissent sont solitaires
Enfin, plus que chez nous, et même dans la capitale, la culture reste machiste, mais avec des hommes en crise : face à des femmes brillantes, bosseuses, sérieuses, progressistes, indispensables et pourtant discrètes, ces messieurs se sentent un peu largués. Refrain connu chez nous… Alors il paraît qu’ils démissionnent. Capté dans une conversation : les femmes se lamentent qu’il y a « trop de gays en Thaïlande », et que « les hétéros qui restent sont infidèles, pas fiables » Certaines parlent carrément d’un « problème national ». Comme dans toutes les grandes métropoles, il y a une solitude amoureuse chez ces gagneuses de Bangkok. On est loin des « petites femmes de Thaïlande » douces et soumises qui cherchent un « farang » pour l’argent. Celles-ci sont des partenaires à part entière. Par exemple au rayon Haute-joaillerie, j’apprends que les pièces les plus chères entre 500'000 et 4 millions d’euros, ce sont elles-mêmes qui se les offrent.
Décidément, à Bangkok, loin des clichés, on a beaucoup à apprendre.
Catherine Schwaab
