Elle disait que « il faut vivre chaque jour comme si c’était le dernier… Un jour, je finirai par avoir raison … » Oui, son cœur a fini par s’arrêter. A 102 ans le 1er mars, en pleine fashion week. Il paraît que peu avant son décès elle assistait encore, réjouie, à un défilé sur son fauteuil roulant. Tout le monde la connaissait : décoratrice, femme d’affaires, grande mondaine et fashion master (et non fashion-victim !) et excellente cliente en interview ! Un trésor de formules. Cette créature sympathique et baroque avait reçu Olivier O’Mahonny pour Paris Match il y a cinq ans dans son grand appartement new-yorkais de Park Avenue, encombré de bibelots et de fringues. Elle avait 97 ans et portait une chemise de son défunt mari imprimée de notes de musique. Notre correspondant à New York mesure un mètre 90, Iris Apfel devait faire un mètre 55 pour 40 kilos. Pétillante et spontanée, elle avait levé les yeux derrière ses légendaires lunettes géantes, ses fins bras chargés de 5 ou 6 bracelets, elle l’avait pris par la main pour l’emmener au salon. A ce journaliste qui couvrait surtout la politique et les faits de société, elle avait trouvé un dialogue naturel, ne parlant pas mode, mais philosophie de vie. « Elle nous redonne le moral », écrivait Olivier avec justesse. C’est vrai. Iris Apfel nous donnait une leçon. Sur la beauté, le vieillissement, le pouvoir (elle avait renouvelé les tapisseries de la Maison Blanche pour sept Présidents successifs !), sur l’expérience, la relativité de toute chose. Sa vitalité se nourrissait d’humour et de lucidité.
Voir mourir ses amis
Avec son cher Carl, un maître de l'élégance qui faisait couper ses pantalons dans les tissus d'ameublement qu'ils éditaient
A plus de 100 ans, sans enfants, elle avait vu mourir tout ceux qu’elle aimait, dont son cher Carl, décédé à 100 ans, après presque 70 ans de mariage. Se retrouver seul en voyant disparaître un à un ceux qui nous sont chers, c’est ce qu’il y a de plus dur à surmonter. « Arrive un âge où l’on n’a plus envie de nouer de nouvelles relations, de tisser des amitiés nouvelles, » soupirait récemment l’actrice Judith Magre, 97 ans, qui prépare une prochaine pièce mais qui avoue « détester être vieille ». Radicale, ses douleurs rhumatismales ont l’air de lui saper le moral : « Je préfèrerais mourir » confiait-elle à Jordan de Luxe ce 4 mars dernier sur C8. « La vieillesse est une chose horrible, on devient moche. Les rides, c’est triste. » Oui, Iris a beau dire que « en vieillissant, tu te bonnifies, comme un fromage » (!), eh bien pour certaines, ex-grandes beautés, vieillir c’est flippant, un point c’est tout.
Judith Magre, toujours sur scène à 97 ans. Elle a "des douleurs mais la mémoire, ça va"
Pas pour Iris. Elle, avait toujours envie. Elle aussi souffrait d’arthrose, de douleurs… Mais la pulsion vitale était la plus forte, et son caractère restait résolument optimiste, à l’Américaine. Elle avait la chance de n’avoir pas été belle, disait-elle, « J’avais du style ». Le style, ça dure. Elle précisait : « Et ça ne s’apprend pas, c’est une attitude ». Bon, elle n’a jamais eu de problèmes de fin de mois, ça aide à travailler son allure, adoucir le quotidien. Après avoir revendu sa boîte de décoration-restauration-éditions de tissus, Iris Apfel était largement à l’abri du besoin ; mais la fortune ne vous protège pas de la solitude.
Marrante, elle aimantait les créatifs, les jeunes
La pub de H&M qui commercialisait une collection capsule signe Iris Apfel en 2022.
Cette petite femme positive attirait les sympathies, les jeunes, et donc… les directeurs de marketing ! De H&M à Estée Lauder, Mac, Tag Heuer, Barbie… elle était devenue égérie sur le tard. « Geriatric starlet » résumait-elle en rigolant. Elle était fière de son âge, contrairement à … Arielle Dombasle, Adjani, Huppert, (et moi !). Pour elle, prendre des années, c’était acquérir une expérience et une liberté. Elle se moquait : « En plus tu te dis : quelle chance, j’ai plus besoin de me mettre en bikini ! » Bien vu !
Advanced Style, le charme d’un âge… qui ne s’attarde pas sur soi
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Heureusement, des super-seniors dans son genre, aujourd’hui, il y en a de plus en plus, et Ari Seth Cohen est leur « publicist ». Ce photographe new-yorkais avait créé il y a quinze ans le blog Advanced Style, toujours actif sur Instagram, Facebook, Youtube. Il était l’un des premiers à mettre en valeur et publier ses photos de modèles «over 60 » (over 80, 90 aussi) élégants, extravagants, exubérants, exemplaires ! Il y a d’abord leur look, unique, ingénieux, coloré, décomplexé. Un vrai défilé de trouvailles mode qui n’ont rien à voir avec les tendances.
Mais il y a aussi leurs propos, souvent pudiques et maladroits, pas du tout les formules coups de poing de Iris Apfel. On sent ces femmes et ces hommes embarrassés pour parler d’eux-mêmes. Ils aiment qu’on les remarque, qu’on les trouve beaux, originaux, c’est clair, ils refusent de passer sous les radars des tendances, mais ils rejettent la psychologie. Montrer leur vitalité malgré les rides suffit à les définir. On les sent contents de leur coquetterie mais peu portés sur l’introspection.
Un des couples seniors "Advanced Love" photographié par Ari Seth Cohen
Et au fond, Iris Apfel ne disait pas autre chose quand elle essayait de banaliser son style inimitable. « On me demande toujours combien de temps je mets le matin pour m’habiller. C’est immédiat ! Si je dois me stresser le matin pour trouver comment m’habiller, c’est la misère ! Just be yourself. » Son leitmotiv : « osez être différents ». C’est-à-dire comme elle : ridée, stylée et sans lifting. Elle ajoutait : « Ne vous laissez pas impressionner par l’âge et le nombre des années » Dit comme ça, ça paraît simple ! En fait c’est tout un art. Et comme le style, je ne suis pas sûre que ça s’apprend.
Catherine Schwaab
Le livre de Iris Apfel "Accidental Icon"
