De l’art de se lancer des fleurs tout en ayant l’air de se dénigrer. Il faut beaucoup d’esprit et de style pour réussir à flinguer la France tout en l’exaltant. Evidemment, c’est un Français qui ose. Gilles Martin-Chauffier, ex-rédacteur en chef à Paris Match, très parisien et un peu breton d’origine, met toute sa clairvoyance et sa mauvaise foi dans un livre hilarant. Français ou étrangers, lisez ces « Lettres qataries », bien plus tordues – et tordantes - que les Lettres persanes de Montesquieu. Pourquoi Qatari ? Avons-nous oublié que ce petit pays pétrolier semble très amoureux de notre art de vivre ? Il a racheté entre autres nos plus beaux palaces parisiens (moyennant de gros avantages fiscaux) : le Peninsula, le Royal Monceau, l'Hôtel du Louvre, le Café de la Paix ; plus, à Cannes le Carlton et le Martinez. Donc un Qatari éduqué décrivant la France à son frère resté au pays, c’est une bonne idée de correspondance.
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Qui sont donc ces diables de Français ? Conservateurs, contestataires, malotrus, prétentieux, ingérables mais aussi changeants, légers, éduqués, philosophes et ô combien complexes. « Les lettres qataries » de Gilles Martin-Chauffier n’auraient pas pu être écrites par un étranger. Il faut faire partie de son sujet pour se montrer aussi cinglant.
Grandeur et dégringolade françaises
La galerie des glaces à Versailles
De la politique à la fashion week, de Macron à Mitterrand, Mélenchon, Rousseau, Hidalgo et Hollande, de l’obsession laïque à l’anti-islamisme, du nucléaire irresponsable aux milliardaires cyniques, des grandes familles bourgeoises à la connivence des élites, de l’endettement français aux Gilets Jaunes, aux agriculteurs, aux écolos… Il balaie large. Et prend des positions affirmées avec le ton péremptoire et imagé qui le caractérise. Un exemple : « Sans l’Europe, la France n’aurait que la grâce pâle, dolente et inclinée des fleurs coupées. L’apparat demeure son « truc », elle a toujours les colliers, les bagues, les bracelets et toute la quincaillerie versaillaise qui fascinaient le XVIIIème siècle, mais plus personne ne la craint. Elle a trop promis, trop vécu, trop blasphémé, trop joué, trop perdu, trop profané (…) elle ne donne plus le ton au monde. » Un bon résumé. C’est à la fois méchant et admiratif.
La Culture… et la Ministre Rachida
Elle en prend plusieurs fois pour son grade, la France, dans ces lettres signées Hassan. Sous les traits de ce fin conseiller culturel de Doha exilé à Paris, Gilles Martin-Chauffier chronique son propre pays avec autant de férocité que d’orgueil érudit : « …La France, légère comme une cigale, gaie (..), gourmande (…), bavarde (…). Par quel miracle cette « danseuse » s’était-elle hissée au sommet des nations du monde ? Mystère. C’est un pays qu’on savoure sans en connaître la recette. Et puis quel bonheur pour les yeux. Paris (…) avec toutes les merveilles du monde réunies au coin de ses rues : l’obélisque de Louxor, la Vénus de Milo, les chevaux de Saint-Marc (…) la Joconde. Son grenier est si plein qu’elle prête ses restes au Louvre d’Abu Dhabi. » Pays grandiose ? L’inégalable culture française lui tient lieu de couronne et de garantie d’éternité.
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Alors évidemment, son chapitre sur Rachida Dati, nouvelle Ministre de la Culture, est le plus saignant, le plus drôle. Un portrait acide : « … coléreuse (…), chanellisée (…), inconstante (…), agitée (…), bourdonnante (…), prête au combat (…) Ses cris de colère brisent le cristal (…) Versatile, coléreuse, menteuse si nécessaire, aucun principe ne l’entrave (…) Plus Croisette que Bayreuth, Rachida fait « sans culotte ». Elle fait peur à tout le monde. » Une telle peinture vaut intronisation pour les siècles des siècles.
Ni avec toi, ni sans toi.
D’un bout à l’autre du bouquin, l’auteur donne les noms, Ministres, conseillers, maires, Présidents… c’est transposé façon roman, mais c’est plus vrai que la vérité, et c’est jouissif. A la fin, « Hassan Martin-Chauffier », cet homme de plume, résume : « Les Français planent (…) Ce pays assoupi comme un musée et fier comme un tableau rongé à l’acide historique(…), c’est triste à voir. Et puis on hausse les épaules, on oublie ces vanités, et on tombe amoureux de ce chef d’œuvre en péril. »
Nul mieux que cette plume virtuose pour donner envie d’y rester, en France. Pour le plaisir de détester aujourd’hui, et adorer demain, et détester encore, et craquer à nouveau… L’amour vache, en somme.
Catherine Schwaab
