Quand c’est fini ça recommence… Maintenant Doillon. Jacques Doillon, cinéaste hypersensible, compagnon de notre chère Jane Birkin, père de Lou, actrice et musicienne, artiste complète, belle, intelligente, sympathique. Elle a deux fils de 20 ans et 2 ans. Comment vit-elle les révélations de Judith Godrèche sur son père ?
“45 prises”, “torse nu”, “pelotée”
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Pendant le tournage de « La fille de 15 ans », Godrèche avait… 15 ans. Dans le scénario signé Jacques Doillon, celui-ci incarne un père qui tombe amoureux de la petite copine de son fils de 14 ans (Melvil Poupaud). Pour tourner la scène, l’actrice-vedette doit se plier à … 45 prises, « torse nu », avec le réalisateur-acteur qui lui « roule des pelles » et la « pelote »… sous les yeux de Jane, gênée. Sidérant. Elle va plus loin dans ses accusations, laisse entendre qu’il l’aurait violée dans son bureau. Pas possible. Pas lui !
Retenir ses pulsions
Mais pourquoi pense-t-on qu’un cinéaste intello ne ferait pas ça ? Pourquoi se dit-on qu’il sait, mieux qu’un autre, contrôler ses pulsions ? Retenir ses pulsions, ça n’est pas si difficile, bon sang ! Ou je me trompe ?
Ce même jour, c’est Gérard Miller, le psychanalyste, prof, réalisateur, écrivain et théoricien respecté qui chute aussi : 41 (quarante-et-un !) témoignages d’agressions sexuelles et abus pendant des séances d’hypnose. Il était pourtant le mieux placé pour décortiquer le phénomène d’emprise, il a écrit, débattu sur ce thème. Il fut un des premiers à populariser sur les plateaux télé « le syndrome de toute-puissance » des stars, des hommes politiques, des prédateurs. C’est-à-dire la perte de la conscience des autres (de la politesse, tout simplement !) à cause d’une vénération abusive du monde qui les entoure. On les flatte, on les admire, on s’exécute, on ne discute pas leurs désirs… Comme un empereur sur ses sujets, ils détiennent soudain un pouvoir démesuré. Sans balises, ils se lâchent. Ne se posent plus de questions.
Le cinéma, la psychanalyse comme alibi
Dans le cas d’un cinéaste, d’un psy, c’est encore plus facile ; ils cachent leur comportement abusif derrière leur mission complexe : soulager par l’hypnose une addiction, une obsession, une peur ; créer la meilleure séquence à l’écran en montrant comment tourner cette scène de sexe… Ils abusent mais c’est pour la bonne cause !
Tester, rassurer l’acteur, l’actrice. Le cas Brisseau il y a 19 ans
1989 : une scène de Noce Blanche de Jean-Claude Brisseau avec Vanessa Paradis et Bruno Cremer (mort en 2010)
Courageuse Judith Godrèche. Je l’ai interviewée quelques fois : très jolie, un air de madone, regard pur, voix suave, cheveux de soie, sourire irrésistible, une douceur… A 15 ans, 18, 20 ans, elle se savait séduisante mais, comme tant d’actrices et d’acteurs, elle était « insecure », avait besoin d’être pilotée, rassurée; cette fragilité, c’est aussi ce qui fait le talent d’un interprète. Les acteurs sont demandeurs d’un regard aimant, d’un guide, d’un mentor, d’un ”accoucheur” qui les mène au bout de leur potentiel… C’est une opportunité phénoménale pour les hommes en mal de pouvoir.
A 14 ans, Judith Godrèche vivait une révolte : elle plaque l’école, court les castings, rencontre Benoît Jacquot, 39 ans. “Elle a sauvé ma vie de cinéaste”, dit-il. Et lui ? Godrèche résume : “ C’était un homme puissant, et j’étais vulnérable, sous son emprise.” Subjuguée. Désarmée. Leur histoire durera six ans et, oui, grâce à “La désenchantée”, elle décrochera un prix d’interprétation. Mais bon sang, le prix à payer… Bien plus tard, à plusieurs reprises pendant ces vingt dernières années, elle évoque une relation abusive… Le milieu fait la sourde oreille. Trop tôt.
Pourtant l’affaire ne date pas d’hier. Le cinéaste Jean-Claude Brisseau mort en 2019 (« De bruit et de fureur », « Noce blanche », « L’Ange noir »…) avait été condamné en 2005 à un an de prison avec sursis et 150'000 euros de dommages et intérêts pour avoir fait passer de façon abusive des essais érotiques à des jeunes filles qui devaient mimer l’orgasme. La soixantaine, bon cinéaste, il se servait de son art comme alibi. Il avait aussi dû payer 5000 euros à l’une de ses victimes pour préjudice moral. « Préjudice moral » ? Qu’en termes détachés ces choses-là sont dites ! La fille devait tout simplement coucher pour décrocher le rôle. A l’époque, plusieurs grands noms du cinéma, outrés, avaient signé une lettre de soutien à Brisseau. Douze ans plus tard, en 2018, un an après l’affaire Weinstein, certains, les yeux dessillés, se sont adressés aux actrices pour s’excuser.
Une muse ? Une inspiratrice ? une poupée qui ne sait pas dire non
Benoît Jacquot - et d’autres avant lui à commencer par Gabriel Matzneff, - a cru pouvoir tisser un lien plus intime avec celle qu’il appelait sa « muse », il n’en a pas fait mystère. Aujourd’hui Judith Godrèche parle du « dégoût » qu’elle éprouvait, ado. Evidemment. Même précoce, comment s’imaginer qu’à 15, 16, 17 ans une fille soit en mesure d’analyser ses sensations ? Je rappelle que statistiquement, l’âge moyen du premier rapport sexuel est 17 ans. La cocotte-minute hormonale marche à plein, d’accord, et c’est derrière cet élément que s’abritent les hommes. « Elle prend du plaisir ». Ce qui n’a rien à voir avec une véritable construction amoureuse. A peine sortie de l’adolescence, le psychisme n’est pas fini, pas prêt.
Intelligents, manipulateurs, vils profiteurs
Je ne peux pas croire que ces messieurs mûrs, expérimentés n’aient pas eu conscience de cette imposture. Ils se sont servis sans se poser de questions.
Benoît Jacquot, Gérard Miller, Jacques Doillon…. Au-dessus de tout soupçon, croyais-je. Pas des obsédés comme l’ogre Gérard Depardieu ou le gros dégueulasse Harvey Weinstein. Ce sont des types fins et cultivés qui jettent un éclairage terrible sur … les pulsions masculines. Le cynisme. Où l’on en déduit que, quel que soit leur âge, leur sophistication intellectuelle, leur capacité d’abstraction, eh bien, ces hommes brillants, sensibles et raffinés restent des… animaux.
Catherine Schwaab
