C’est un bel album inattendu : « Iran in/out » est à la fois très drôle et déchirant. Son auteur, Sarah Doraghi est chroniqueuse, journaliste, show-woman et… iranienne. Mais follement parisienne aussi : vive, légère, élégante, pleine d’humour et d’un sens de la dérision à toute épreuve. Je l’ai connue quand elle donnait son spectacle pour raconter sa mère, arrivée seule en France avec ses quatre petites filles il y a plus de trente ans : son combat souvent comique pour s’intégrer coûte que coûte, et son inénarrable, merveilleuse culture persane, les chichis (le « târouf ») et les piapias, les ostracismes en France, la majesté iranienne et l’esprit de riposte. Hilarant. Dans la salle, emplie à moitié d’Iraniens venus humer l’air du pays, on riait avant la fin de ses phrases, tellement on anticipait la chute. C’était à la fois irrésistible, dérisoire et féroce.
De la dérision, il en faut quand vous êtes persan ; ils/elles en débordent. Ici et là-bas. De Sarah Doraghi à Marjam Satrapi, Goshifteh Farahani, Jafar Panahi (Taxi Teheran), Bahman Ghobadi (les chats persans), Ashgar Farhadi…. Un sens du comique qui est la politesse du désespoir.
Car sous les pirouettes, les saynètes, brûle une infinie souffrance.
Le talent de Sarah Doraghi c’est de savoir restituer cette âme intime, en très peu de textes, mais tellement forts dans leur simplicité, avec juste une photo pleine page pour chaque chapitre : censure, hidjab, cynisme, cruauté, vol, viols et corruption des ayatollahs ; survie, poésie, mal du pays, enfants sans avenir, deuils à distance… « On finit par se méfier de chaque coup de fil. La sonnerie du téléphone comme un tremblement de terre : « Qui ? » « Ta mère… » Et découvrir sa tombe 5 ans plus tard. » Ou jamais quand vous êtes réfugié politique. Trop dangereux d’y retourner. Pourtant, de la France à la Norvège, à la Suède à la Californie (« Teherangeles » !), toute la diaspora en rêve.
Un régime bête et sadique, une population érudite
Quand elle parle du port obligatoire du hidjab, (hidjab signifie barrière) on ne peut s’empêcher de fulminer contre ces gamines aveugles et sourdes ici en France qui revendiquent cette tenue, « lugubre et dégradante » aux yeux des Iraniens, ils ne comprennent pas. Sarah raconte que là-bas, dans la rue, certaines font semblant de le rajuster pendant trois secondes pour pouvoir le tirer en bas complètement, « un flash d’oxygène ». Sinon, les courageuses ont beau le porter en arrière sur les cheveux ou le lâcher, encore et toujours c’est l’arrestation par les bassijis, les coups, la prison, la torture, le viol derrière les barreaux, la mort parfois. Et les parents pas informés. Ils n’auront pas le droit de faire un enterrement public. Ces monstruosités ne sont pas des exceptions, c’est au quotidien. Demandez à Narges Mohammadi, Prix Nobel de la Paix, à Afsoon Najafi et Mersedeh Shahinkar, du Mouvement « Femmes, vie, liberté » lauréates du Prix Sakharov. « Vous n’imaginez pas les crimes, les horreurs commises dans ce pays… » expliquent-elles.
Afsoon Najafi (gauche) et Mersedeh Shahinkar au Parlement européen à Strasbourg le 12 décembre 2023 (Photo J-Fr. Badias AP SIPA)
Ce régime où le sadisme le dispute à la bêtise. Eh bien, ce régime aux cerveaux malades et arriérés abrite une population instruite, érudite, qui connaît par cœur des poésies entières de Rumi ; où, dans les cafés, un serveur étudiant échange avec un client sur Romain Gary ou Jacques Derida. Ou Taylor Swift. Quand, Occidental, on va là-bas, on est stupéfait par leur anglais impeccable et leurs connaissances de nos films récents et de nos musiques, même de nos modes vestimentaires. Interdits là-bas. Tout est interdit. Il faut toujours feinter. Tenir un double discours dedans-dehors, les enfants l’apprennent très tôt.
En Iran, on grandit schizophrène
Comment grandit-on dans ce monde de dissimulation, de frustrations, de schizophrénie ? Faut-il que la cellule familiale soit puissante, intelligente, forte de toute l’éducation d’avant la révolution islamiste (1979, l’arrivée au pouvoir de ce monstre de Khomeiny hébergé à Neauphle le Château, je rappelle) pour qu’ils ne deviennent pas tous fous à lier.
Cruel paradoxe : pour que leurs enfants échappent à la démence, à la délinquance, à la tragique médiocrité, ces parents si vaillants, si aimants font tout pour que leurs gosses puissent partir, les quitter, s’arracher à eux, à ce pays qu’ils adorent, indéfectiblement. « On crève de tristesse, écrit Sarah Doraghi. Loin des êtres aimés, de la terre natale, on en meurt. Nous, exilés, ne marchons pas, nous errons. » En quelques mots elle a tout dit.
Le livre "Iran In/Out" (éd. PLON) est rédigé en français et en anglais.
Une solidarité de façade, merci l’Occident !
Elle ne se prive pas non plus de pointer les dirigeants occidentaux qui soutiennent cette dictature morbide « parce que, dites-vous, “l’économie de notre pays en a besoin. Enfin… Si le peuple iranien s’en sort malgré tout, ce sera vraiment malgré nous.” Alors à qui hurler à l’aide ? » demande Sarah. Au journaliste Armin Arefi du Point, les deux lauréates du prix Sakharov 2023 résument, amères : “Une solidarité de façade”. De quoi avoir la rage.
Et pourtant l’espoir persiste : « L’année prochaine, Nowrooz à Téhéran. » Nowrooz, nouveau jour.`
Le 12 décembre, des signatures jusqu'à plus de 22 heures à la librairie Livres et Parlottes !
La librairie Livres et Parlottes, 25 rue de la Tour 75016 Paris, le 12 décembre dernier.
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