Dans les métiers de la presse écrite, c’est un phénomène que nous connaissons tous : l’effondrement des tarifs. A tel point que pour se lancer dans la profession, il vaut mieux avoir des parents généreux ou une fortune personnelle. Quel est l’avenir ?
Quand vous êtes pigiste aujourd’hui, vous êtes condamné à rester fauché. N’espérez pas trop partir en vacances ou acheter un appartement.
C’était possible il y a 20-30 ans. On travaillait d’arrache-pied mais les journaux payaient. Bien sûr que « pour assurer », on faisait « de l’alimentaire », rédaction de dossiers de presse, ou papiers platement promotionnels pour des entreprises. Mais on se débrouillait pour « couvrir » des sujets intéressants qu’on réussissait à placer dans les journaux. Les forfaits - ou le prix du feuillet - étaient corrects ; et si on réussissait sur un même reportage, à trouver deux ou trois angles (récit, portrait, témoignages par exemple), on rentabilisait l’investissement. Bref, on faisait mieux que survivre. On payait son loyer, on sortait et on pouvait envisager un emprunt immobilier. Ensuite, à force d’assiduité et de fiabilité, on finissait par être embauché. Le Graal. Avec un salaire qui tombe chaque mois, tu respires.
Mais aujourd’hui, la vie de pigiste est un enfer. Les barèmes des piges ont chuté de 40 à 50 %. Le tarif syndical est de 53 euros pour un feuillet de 1500 signes. C’est dérisoire. Pire : on touche parfois des planchers à la limite de l’insulte. Par exemple, quand tu as du métier, une certaine expérience et qu’on te propose sans rire - sans honte - 30 ou 40 euros le feuillet, eh bien, soit, grand seigneur, ton papier, tu le rédiges gratuitement ; soit tu refuses, incrédule.
Il n’est pas rare de voir des annonces d’emploi proposant des postes de journaliste « bénévole ». Allez voir le site « jobs that make sense », des boulots qui ont du sens. Où, en gros, quand tu as la chance de trouver un job qui corresponde à tes valeurs humanistes, – reporter dans le domaine des droits de l’homme par exemple ou les déforestations - , n’espère pas en plus être payé pour ton travail. Un scandale silencieux. D’autres médias vous imposent de devenir auto-entrepreneur afin de ne pas payer de charges sociales, sachant que la loi indique que la presse est un métier « salarié ». Non, c’est à prendre ou à laisser. Combien de « futurs journalistes » pleins d’espoir, sur-diplômés, persévérants, ont fini, de guerre lasse, par bifurquer vers une autre voie.
Un "déchiré" du photographe Nadji
Résultat : à cause de la précarisation du métier, le nombre de journalistes professionnels baisse régulièrement. Selon la commission de la Carte de presse en France, ils étaient 37.000 en 2012 et sont aujourd'hui 33.600, soit 3.400 de moins. Il y en aurait 100'000 sans carte de presse, car incapables de justifier ne serait-ce que la moitié de leurs revenus par ce métier. Ils gagnent leur vie en faisant de la com’. Ou tout autre chose.
C’est une évidence pourtant, on a plus que jamais, besoin de vrais journalistes. Besoin d’enquêteurs fiables, intellectuellement armés, qui partent sur le terrain et vérifient, prennent le temps de croiser leurs sources. Besoin d’experts avertis qui décèlent les IA, (intelligence artificielle), les fake news sur le web, d’intervieweurs qui sachent recadrer un complotiste, un businessman véreux, ne se laissent pas intimider. Dans dix ans, ces spécialistes de l’info en profondeur, combien seront-ils ?
En 2023, il reste encore les « anciens ». Je veux parler de signatures chevronnées plus ou moins « retraitées » qui ont connu l’âge d’or du métier et lancent leur média, leur newsletter (merci kesselmedia ! merci le journal.info ! il y en a d’autres… ), leur blog, leur forum, leurs « chats » online sur l’actualité, la politique, sur les livres, sur la science, sur l’économie, sur la justice, merci internet ! Ils le font par passion du métier, comme un acteur qui ne décroche jamais.
Dans leur nouveau média, ils ne sont pas payés mais ils ont une expression libre. Ils analysent, questionnent, coupent les cheveux en quatre, critiquent, argumentent… Ils mettent gracieusement leur expérience éclairante au service de leurs abonnés. Bon, ils ne savent pas très bien « booster leur audience », c’est dommage.
Un "déchiré" du photographe Nadji
Quand ces vieux chênes ne seront plus, qui les remplacera ? Est-ce que les « anciens » des années 2050-60 sauront imposer leur regard expérimenté ? Seront-ils lus ? Seront-ils assez nombreux pour avoir du poids ? Ou n’y aura-t-il plus que des discours formatés, des cerveaux crédules par ignorance de l’histoire ? Dans les rédactions, on s’interroge déjà : les nouvelles générations sont si promptes à trouver l’info, raconter les faits, c’est génial ; mais, superficielles, elles sont souvent incapables d’une mise en perspective. Contextualiser, comme on dit. Elles pratiquent un journalisme « de surface ».
Dans 20-30 ans, que restera-t-il ? Une angoisse nous étreint… On devrait s’en foutre. Mais on imagine le futur, c’est plus fort que soi : des niches minuscules d’intellectuels anxieux dans un océan de moutons naïfs … qui les regarderont comme des hurluberlus ; ou comme de dangereux oiseaux de malheur. Misère… Pourvu que je me trompe.
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