Catherine Deneuve le 9 novembre dernier, impeccable pour inaugurer les vitrines de Noël du Printemps Haussmann à Paris. Sac et mocassins Céline (Photo Jérome Domine)
Ca semble évident et pourtant… Suis-je la seule à m’étonner ? Non. Encore tout récemment Catherine Deneuve (à l’inauguration des vitrines de Noël au Printemps Haussmann à Paris) a osé noter avec une pointe de regret : « On s’habille moins. Par exemple, je ne vois plus de femmes en talons. » Elle a raison. Uniforme standard, couleurs sans recherche, snickers… C’est d’un ennui. Or, ça n’est pas une question de moyens mais d’envie. Confidences de Catherine D. qui avoue avoir un peu perdu le goût : « Moi j’aimais Yves St Laurent. Il n’est plus là. Et Jean-Paul Gaultier, qui a quitté la mode. » Elle nous rassure au passage : elle a beau avoir vendu chez Christie’s 129 lots Yves Saint Laurent en 2019 pour près d’un million d’euros (un record), il lui reste encore « beaucoup de belles choses !»
En 2019, esprit smoking, une infime partie de ses vêtements Yves Saint Laurent partis aux enchères chez Christie's pour une somme record
Ce jour-là, elle s’était donné la peine de mettre un chic manteau du soir à paillettes, une broche sur son pull noir… Elle a joué le jeu, et pas seulement pour les photos. Car oui, actrice ou pas, le vêtement, c’est un rôle, un emploi. Une mise en scène de soi adaptée aux circonstances. Travail, sorties, cérémonie… On l’a oublié ? On dirait que, sorti du bureau, on s’en fout.
Les artistes qui se donnent pour nous méritent un effort !
Des spectatrices au défilé Stéphane Rolland à l'Opéra de Paris : la mode est un jeu. Travailler son allure, une politesse.
Allez au théâtre, dans les bars, les restaurants, dans les soirées entre amis… Observez. Je ne parle pas des milieux mode, média, qui savent eux, combien le vêtement parle pour nous.
Prenez une salle de spectacle : Hébertot, Madeleine, Rond-Point, Lucernaire, Montparnasse, Théâtre du 13è Art… La bonne nouvelle c’est que les salles sont pleines, ouf, on s’en réjouit. Des spectateurs prêts à payer leur place 30, 45, 60, 75 euros, (79 euros le Carré d’Or pour voir Black Legends au 13éme Art), on ne va pas en plus leur demander de se fringuer ! Eh bien si, justement. Tu t’offres une soirée festive, tu n’arrives pas en savates. T-shirt informe, veste à capuche, pull flottant, mal assorti, pantalons qui pochent aux genoux, baskets pas très nettes. Le spectacle est désolant. Le pire c’est que parfois ces pièces désespérément quelconques coûtent cher. Si l’ensemble était rehaussé par un maquillage, une coiffure travaillée, une belle montre, des bijoux… Non. Hommes et femmes, quadras, quinquas, même je-m’en-foutisme. L’impression qu’ils ne se sont pas regardés dans le miroir. Ils ne réalisent pas que « Je vais voir et être vu ».
Entrer dans un théâtre, c'est s'inscrire dans un décor ! Ici Pierre Arditi dans le charmant Théâtre Edouard VII en shooting pour Paris Match
Quand vous passez la porte d’un théâtre, c’est un petit rituel. Velours rouge, ouvreuses pimpantes, sonnerie, un verre au bar parfois… Le « show » a commencé. Je sais bien que, de la scène, les acteurs ne voient pas sur le spectateur ce pull dégueu ou ces chaussures moches. Encore qu’à la fin des saluts, quand les lumières se rallument dans la salle, ils nous calculent très bien.
Au show Black Legends au Theâtre du 13 ème Art Pl. d'Italie à Paris, j'ai été frappée par le débraillé des spectateurs au regard des efforts produits sur scène
Mettez-vous à leur place : ils ont répété pendant des semaines, se sont préparés pour nous, le public ; bons ou mauvais, ils se sont se donnés à fond pendant une heure et demie. Pour leur faire honneur, ça mérite une tenue un peu apprêtée, non ? Il suffit d’un rien : un accessoire, une pièce vintage originale, un peu extravagante ou précieuse achetée 20 euros en fripes.
Et que dire du copain qui débarque à votre dîner d’anniversaire en sweat molletonné ? Alors que vous, vous vous êtes changée cinq fois pour l’occasion. Belle table, lumières tamisées et tapas d’apéro maison, recettes pour plaire à tous les estomacs, les voraces, les allergiques… Vous avez peaufiné votre réception. Le « molleton » apporte une bonne bouteille, c’est gentil, mais il détonne dans le décor avec son sweat. Et sa brave copine en jean troué-délavé, pull en V semble, elle, un peu gênée. Elle a raison, elle sent le décalage. Le jean troué-délavé, ça passe sur un mannequin de 19 ans, et encore.
Une photo des fiftie's signée Franck Horvath. La mode était alors inaccessible au plus grand nombre; ça n'est plus le cas.
Je ne dis pas de mettre la cravate, encore qu'elle revient en force. Mais avouez qu'ils ont de la gueule ! (photo Horvath)
Est-ce un avatar des railleries d’autrefois sur le look « endimanché » ? De quelle pudeur, de quelle peur ce débraillé est-il le nom ? De quelle ignorance ?
Pourtant, il suffit d'un rien pour avoir du style, un chapeau Tony Peto à 80, 100 ou 200 euros. Ici chez Tony Peto des copains convertis dans sa boutique à Paris.
Chez les jeunes, se trouver un style, s’habiller « juste » est un apprentissage. Persuadés que les codes de l’élégance changent d’une génération à l’autre (en fait pas tant que ça), ils ne font pas confiance aux parents – qui, sous prétexte de faire jeune, s’habillent pauvre. Alors ils se renseignent sur internet où les sites de conseil pullulent : comment s’habiller pour un entretien, pour un rendez-vous romantique, pour aller boire un verre dans un hôtel, pour une soirée avec les collègues de mon jules… Cette insécurité est touchante. On rêve de la voir remplacer la désinvolture de leurs aînés.
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