Kessel

Courez voir « Carmen », le ballet éblouissant de Julien Lestel

Sa chorégraphie se joue à Paris jusqu’au 20 avril. Vous allez frissonner d’émotion. La fluidité classique se marie à l’énergie contemporaine dans une création condensée en une heure et quart. L’occasion de rencontrer ce créateur étonnamment modeste.

C’est un directeur de compagnie opiniâtre, un chorégraphe prolifique et discret, aux antipodes de la diva caractérielle qu’on a connu dans le milieu de la danse. Pourtant, Julien Lestel pourrait largement afficher sa prétention : il a brillé, séduit partout où il est passé, de l’Opéra de Paris au Conservatoire Supérieur de Paris, des très réputés Ballets de Monte Carlo aux Ballets de Zurich et Marseille ; il a dansé pour des créateurs légendaires : Pina Bausch, Jerome Robbins, Jiri Kylian, William Forsythe, Angelin Preljocaj, Lucinda Childs, Carolyn Carlson… sans oublier Noureev le Terrible. « Il m’a épargné, j’étais petit rat ! » rigole Julien. Les anecdotes sur la dureté du maestro, il les a vécues. Quand il n’obtenait pas ce qu’il voulait, le Russe balançait un thermos vers les danseurs. Impatient, humiliant, autoritaire… Du genre à téléphoner de son hôtel aux danseurs au milieu de la nuit pour venir « répéter ce passage tout de suite ».  Un folklore tortionnaire impensable aujourd’hui.


Julien Lstel en 2015, danseur à succès


Julien Lestel aujourd’hui. Comme beaucoup de danseurs, il n’a pas changé. Ni rides, ni bourrelets. D’ailleurs il danse parfois quelques duos. “Mais diriger une compagnie prend tellement d’énergie…”

Les choses se sont moralisées depuis, Dieu merci, mais l’école de l’Opéra de Paris reste une épreuve psychologique pour ces enfants. Julien n’a pas oublié, il y a plus d’une trentaine d’années : « J’avais 11 ans, j’ai quitté Narbonne, mes parents, voyagé seul en train de nuit… Il n’y avait pas de portable, un seul coup de fil aux parents autorisé par semaine, des règles impitoyables, pas de larmes, pas de plaintes, et pas mal d’humiliations… Alors on mûrit plus vite, on se responsabilise, on se blinde… » Lui se comporte à l’opposé de ce régime militaire avec ses danseurs. « J’ai à cœur de cultiver l’harmonie dans mon équipe. Alors je passe beaucoup de temps à les écouter, les conseiller, les rassurer… » On connaît la fragilité de ces artistes toujours en concurrence, toujours sous pression…  Un bon danseur ne fait pas forcément un bon manager. Eh bien, Lestel possède cette attention à l’autre. Parce qu’il n'a pas de frustration, il a réalisé ses rêves. « Et je reçois un tel amour en retour quand je donne…. » Simple. Une attitude payante, en plus. Il les connaît si bien, ses danseurs, qu’il perçoit leur potentiel mieux qu’eux-mêmes. « Oui, ils se découvrent, ils vont au bout d’eux-mêmes… »

“CARMEN” une redécouverte à la folle sensualité

On sent ans son travail  l’influence des chorégraphes qu’il a pratiqué, surtout Pina Bausch, Kilian et Preljocaj.

Eblouissante démonstration ici :  ses 5 danseuses et 5 danseurs sont magnifiques. Lestel a repris « Carmen » l’opéra de Bizet, en l’épurant, le débarrassant de ses fanfreluches et espagnolades. Carmen est une femme libre qui aime les hommes, « mais pas une manipulatrice ni une fille volage ou égoïste. Une femme d’aujourd’hui qui revendique l’égalité. ». Dans le rôle, Mara-Whittington est parfaite : grande, forte, elle sait déployer douceur, grâce et autorité. Les deux hommes qui se la disputent, (Don José et Escamillo) sont carrément époustouflants : Maxence Chippaux et Titouan Bongini dégagent une folle sensualité teintée de fragilité. Les 7 autres sont formidables aussi :  ils savent tout danser, des figures classiques, contemporaines, et pas mal de breakdance sur les musiques de Ivan Julliard ; oui, Bizet et le rap se marient très bien, rien d’incongru, c’est souple, fluide, ça glisse et ça passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel affectif : la passion, la rage, le combat, et le déchirement, la féminité subtile, la fusion des corps et la beauté graphique. Très fort. La salle est transportée. D’ailleurs, au lendemain de la générale, sans aucune critique  dans la presse, le bouche à oreille parisien a fonctionné : « On était presque pleins ».

Chorégraphe, chef d’entreprise…

Et le box-ffice !

L’argent, la billetterie … Le nerf de la création. Entrepreneur privé (un peu subventionné), Julien Lestel ne perd jamais de vue le public. Obligé. Il alterne donc créations originales et créations sur des œuvres connues qu’il revisite sans les mutiler. Sa « Carmen » est moderne, mais accessible. Pas question de partir sur des chorégraphies incompréhensibles. Il a une conscience marketing ! sa productrice s’appelle Alexandra Cardinale, une ancienne danseuse, brillante femme d’affaires. Le chorégraphe énumère : « Il faut payer les danseurs pendant les répétitions, les loger, les nourrir, les transporter, il y a les techniciens, la location du théâtre… » Combien de soirées passées à refaire les calculs… Ou à convaincre un sponsor. Le budget de « Carmen » n’est pas totalement couvert. « On s’est donné six mois ».

Les dates de tournée affluent à l’agenda jusqu’en 2026. Si vous n’habitez pas Paris, allez sur son site. Mais surtout, ne le ratez pas.

Catherine Schwaab


Les saluts lors de la générale, mercredi 9 avril à Paris. Lestel est en costume gris et Alexandra Cardinale en combi-pantalon noire. Carmen en pantalon rouge, “ses” 2 amoureux en marine et en rouille.

  « Carmen » au Théâtre Libre 4 Bd de Strasbourg Paris 10é. Metro Strasbourg St Denis jusqu’au  20 avril 2025, puis en tournée.

DANS L'OEIL DE CATHERINE SCHWAAB

Par Catherine Schwaab

JOURNALISTE MULTI CARTE Paris Match

Fashion Mode d’emploi (Flammarion)

Sciences Po - HEI Genève

Théâtre. Expos. Sorties. Restos. Toutes les tendances.

Les derniers articles publiés

En Iran, les tueries continuent

par Catherine Schwaab   ⋅  07/11/2025 3 min

Ne nous laissons pas abuser par les vidéos de filles qui chantent, sans voile. La machine étatique est de plus en plus sanguinaire. Les exécutions se multiplient. Un jeune opposant vient d’être assassiné par les bassijis. Un de plus.

Ce que « La Femme la plus riche du monde » dit des Français

par Catherine Schwaab   ⋅  30/10/2025 1 min

Gros démarrage commercial pour le film avec Isabelle Huppert et Laurent Lafitte sur l’affaire Bettencourt. Les auteurs Thierry Klifa, Cédric Anger et Jacques Fieschi en ont fait une superbe, hilarante peinture française. Et un irrésistible cliché marketing pour la France.

Zize, un homme comme vous et moi

par Catherine Schwaab   ⋅  24/10/2025 3 min

Son show « Irrezizetible » transporte à Paris la truculence marseillaise. Avec le rire bon enfant et la gauloiserie provençale, l’acteur réunit tout le monde. Mais qui est ce gay qui fut l’ex-mari de Coccinelle ?

Violences yankies, pertes de valeurs, fossé des générations : sur scène, on déballe tout

par Catherine Schwaab   ⋅  16/10/2025 2 min

Des pièces de théâtre très actuelles discutent de nos interrogations. Profitez des vacances pour aller voir du spectacle vivant qui nous parle d'aujourd'hui. Vous en sortirez plus émus qu’après un show sur écran.

La décennie de l’anti-jupe

par Catherine Schwaab   ⋅  13/10/2025 2 min

Les années 2020-2030 seront-elles les années qui banniront la jupe, trop féminine ? Trop aguicheuse ? Années puritaines, années extrêmistes ?

Nos mères, nos fils… et le féminisme

par Catherine Schwaab   ⋅  06/10/2025 2 min

Dans de très petits théâtres à Paris, des spectacles font réfléchir aux rôles alloués aux femmes par ces messieurs.

Aimer Johnny

par Catherine Schwaab   ⋅  02/10/2025 2 min

Un seul en scène raconte et décortique la groupie-mania autour de Johnny Hallyday, mort en 2017. L’auteur-acteur Guillaume Marquet n’est pas un fan, il est un ethnologue empathique du phénomène. En sommes-nous exclus ?

Les Américains viennent se réconforter chez nous

par Catherine Schwaab   ⋅  25/09/2025 2 min

Essayez de dialoguer dans la rue, les musées avec les innombrables touristes americains en France : ils fuient Trump, viennent chez nous se remonter le moral. Et apprendre à gueuler, se révolter.

Un rendez-vous galant ? « Je ne sais pas quoi lui dire... »

par Catherine Schwaab   ⋅  18/09/2025 2 min

Les sites de rencontres, ça lasse. Pour enrayer cette « dating fatigue », Meetic vend un coffret qui n’a rien de virtuel pour réapprendre à se parler « en vrai ». On en est là ? Misère !  

Mouglalis dans la peau d’Ovidie Les hommes en prennent un coup

par Catherine Schwaab   ⋅  12/09/2025 2 min

Seule en scène, Anna Mouglalis explose d’une colère froide, d’un désespoir furieux contre l’hétérosexualité. Un choc. Le texte est impitoyable, beau, pur, parfois cru, l’actrice : très forte, impeccable. Une oeuvre courageuse et puissante, de salut public.