Kessel

Un théâtre qui nous parle de nous

Pour attirer un public neuf dans les salles, une recette infaillible : choisir des textes d’aujourd’hui, clairs, modernes et qui concernent nos vies ici et maintenant.

Marianne Basler poignante, puissante, subtile

Marianne Basler sur scène (Photo Pascal Gély)Marianne Basler sur scène (Photo Pascal Gély)

Le soir de la générale de « L’évènement » au théâtre de l’Atelier à Paris, la salle était sous le choc. Le texte raconte un avortement clandestin en termes intimes et crus. Annie Ernaux (Prix Nobel de Littérature 2022, je rappelle) ne mégote pas sur les détails les plus gore, mais parle aussi de l’humiliation, des amours dans les sixties et de la complicité entre filles. Marianne Basler, interprète parfaite des textes d’Ernaux, démontre une fois de plus sa puissance douce et sa subtilité. Sobre, précise, retenue, sans pathos, elle fait vraiment partie de ces actrices qui peuvent tout incarner. Elle trouvera toujours le ton juste, la juste distance. Mais au prix d’un travail qu’on ne soupçonne pas. A la sortie, en la voyant tremblante et très secouée, on mesurait l’investissement. “C’est plus violent que “L’autre fille” que j’ai joué l’année dernière.”

 

Dans la salle, une fille fait un malaise…

 

Annie Ernaux, 83 ans, était dans la salle, attentive, conquise par son « double » qui avait tout donné. Il faut dire que dans la salle, non loin de moi, aux trois quarts de la pièce, une fille faisait un malaise. La dureté du texte ? Quand Marianne Basler décrit en trois phrases essentielles et sans concession à la « bienséance », l’expulsion du fœtus, on peut comprendre le choc ressenti.

 

Annie Ernaux imperturbable

 Annie Ernaux avec Marianne Basler au bar du théâtre de l'Atelier après la représentation (photo D. Racle). Annie Ernaux avec Marianne Basler au bar du théâtre de l'Atelier après la représentation (photo D. Racle).

D’ailleurs, au moment où l’avortement devrait être inscrit ans la constitution française, on ne peut s’empêcher de craindre qu’un récit aussi clinique fasse le beurre des militants anti-avortement. Réponse de Ernaux, impavide au bar, après la représentation : « Cela, ça n’est pas mon problème… » Elle rend compte et partage ses expériences de vie, sociologiquement, avec sa franchise, point. Elle avait la soixantaine quand elle a relaté cet évènement. L’IVG était alors une histoire révolue. Et aujourd’hui ?

 

Du spectacle VIVANT 

 

On ne dira jamais à quel point le théâtre – comme la littérature – nous aide à vivre et à réfléchir quand il nous parle de nous, de notre temps. Ce récit écrit il y plus de 20 ans, est contemporain. Dans la forme, sèche, nerveuse, intègre, et dans le fond. Et rien ne remplace sa représentation vivante, en chair et en os, sur une scène face à un public qui écoute, admire, frémit, - tombe dans les pommes !- et communie dans les applaudissements. De multiples rappels ici.

 

« Je m’appelle Asher Lev » et les déchirement intimes

 

Une autre pièce excellente incite à l’écoute et à la réflexion dans notre monde d’aujourd’hui : « Je m’appelle Asher Lev » au théâtre des Béliers à Paris évoque le conflit d’un jeune juif hassidique surdoué du dessin et sa pratique orthodoxe. Dit comme ça, on soupire. Mais non, ça n’a rien d’un pensum. Tirée du roman de Chaïm Potok publié en 1972, adaptée et superbement mise en scène par Hannah Jazz Mertens, la pièce est captivante, très bien écrite. A la fois profonde et ironique. Potok était rabbin, écrivain ET peintre.

On est à Brooklyn, dans une famille juive hassidique. Pollué par les rituels et les interdits orthodoxes, le père rabbin ne comprend pas que son fils dessine et peigne des nus qu’il appelle « des femmes nues ». Le fils tente de lui expliquer la différence - non, un nu n’est pas une femme à poil ! – Le père reste bloqué dans son refus. Mais quand son fils se passionne pour les représentations religieuses de la Renaissance « goy », c’est pire ! Bref, pour soutenir sa carrière de peintre, Lev ne comptera pas sur ses parents. Et les choses vont aller de mal en pis.  

 

Martin Karmann très fort !

 Les saluts,  avec de g. à dr.:Stéphanie Caillol, Guillaume Bouchède et Martin KarmannLes saluts, avec de g. à dr.:Stéphanie Caillol, Guillaume Bouchède et Martin Karmann

Martin Karmann (le fils de Sam) tient sur ses épaules ce déchirement qu’il nous raconte, complice :  le tempo, l’ambiance, les rencontres, le parcours d’une vie. Il assure et c’est bluffant. A ses côtés, Stéphanie Caillol et Guillaume Bouchède incarnent avec brio deux ou trois personnages chacun (dont la mère et le mentor du malheureux et entêté Asher Lev) à tel point qu’on croit vraiment voir six comédiens sur scène !

 

L’aveuglement religieux, père du fanatisme intégriste

 

Là aussi, la pièce prend position, interroge, pointe les tabous pernicieux, l’aveuglement religieux, les règles imposées, bornées, capables de ruiner un destin. On songe aux intégristes d’aujourd’hui, chrétiens, juifs ou musulmans, enfermés dans leur étroitesse – leur bêtise ? -  intellectuelle.     

 

La pièce vient de démarrer mais le bouche à oreille fonctionne, la salle était pleine, enthousiaste, beaucoup de jeunes.

Hors du théâtre, après la représentation, les trois acteurs (de face) "en civil" attendus par leurs fans ! Hors du théâtre, après la représentation, les trois acteurs (de face) "en civil" attendus par leurs fans !

Ce Théâtre des Béliers, (ouvert en septembre 2012) ne se trompe décidément jamais dans sa programmation. Bravo aux directeurs Arthur Jugnot, David Roussel, Frédéric Thibaut et Florent Bruneau qui ont du flair et surtout, qui prennent la peine de lire et sélectionner des textes d’auteurs modernes qui se rattachent à nos préoccupations.  

Catherine Schwaab

 

« L’évènement » de Annie Ernaux

mise en scène de Marianne Basler avec la collaboration artistique de Jean-Philippe Puymartin

A 19 h au Théâtre de l’Atelier à Paris 18ème

Jusqu’au 27 mars 2024

« Je m’appelle Asher Lev » de Chaïm Potok adapté et mis en scène par Hannah-Jazz Mertens

A 19 h au Théâtre des Béliers parisiens

Jusqu’au 30 avril 2024

 

DANS L'OEIL DE CATHERINE SCHWAAB

Par Catherine Schwaab

JOURNALISTE MULTI CARTE Paris Match

Fashion Mode d’emploi (Flammarion)

Sciences Po - HEI Genève

Théâtre. Expos. Sorties. Restos. Toutes les tendances.

Les derniers articles publiés

En Iran, les tueries continuent

par Catherine Schwaab   ⋅  07/11/2025 3 min

Ne nous laissons pas abuser par les vidéos de filles qui chantent, sans voile. La machine étatique est de plus en plus sanguinaire. Les exécutions se multiplient. Un jeune opposant vient d’être assassiné par les bassijis. Un de plus.

Ce que « La Femme la plus riche du monde » dit des Français

par Catherine Schwaab   ⋅  30/10/2025 1 min

Gros démarrage commercial pour le film avec Isabelle Huppert et Laurent Lafitte sur l’affaire Bettencourt. Les auteurs Thierry Klifa, Cédric Anger et Jacques Fieschi en ont fait une superbe, hilarante peinture française. Et un irrésistible cliché marketing pour la France.

Zize, un homme comme vous et moi

par Catherine Schwaab   ⋅  24/10/2025 3 min

Son show « Irrezizetible » transporte à Paris la truculence marseillaise. Avec le rire bon enfant et la gauloiserie provençale, l’acteur réunit tout le monde. Mais qui est ce gay qui fut l’ex-mari de Coccinelle ?

Violences yankies, pertes de valeurs, fossé des générations : sur scène, on déballe tout

par Catherine Schwaab   ⋅  16/10/2025 2 min

Des pièces de théâtre très actuelles discutent de nos interrogations. Profitez des vacances pour aller voir du spectacle vivant qui nous parle d'aujourd'hui. Vous en sortirez plus émus qu’après un show sur écran.

La décennie de l’anti-jupe

par Catherine Schwaab   ⋅  13/10/2025 2 min

Les années 2020-2030 seront-elles les années qui banniront la jupe, trop féminine ? Trop aguicheuse ? Années puritaines, années extrêmistes ?

Nos mères, nos fils… et le féminisme

par Catherine Schwaab   ⋅  06/10/2025 2 min

Dans de très petits théâtres à Paris, des spectacles font réfléchir aux rôles alloués aux femmes par ces messieurs.

Aimer Johnny

par Catherine Schwaab   ⋅  02/10/2025 2 min

Un seul en scène raconte et décortique la groupie-mania autour de Johnny Hallyday, mort en 2017. L’auteur-acteur Guillaume Marquet n’est pas un fan, il est un ethnologue empathique du phénomène. En sommes-nous exclus ?

Les Américains viennent se réconforter chez nous

par Catherine Schwaab   ⋅  25/09/2025 2 min

Essayez de dialoguer dans la rue, les musées avec les innombrables touristes americains en France : ils fuient Trump, viennent chez nous se remonter le moral. Et apprendre à gueuler, se révolter.

Un rendez-vous galant ? « Je ne sais pas quoi lui dire... »

par Catherine Schwaab   ⋅  18/09/2025 2 min

Les sites de rencontres, ça lasse. Pour enrayer cette « dating fatigue », Meetic vend un coffret qui n’a rien de virtuel pour réapprendre à se parler « en vrai ». On en est là ? Misère !  

Mouglalis dans la peau d’Ovidie Les hommes en prennent un coup

par Catherine Schwaab   ⋅  12/09/2025 2 min

Seule en scène, Anna Mouglalis explose d’une colère froide, d’un désespoir furieux contre l’hétérosexualité. Un choc. Le texte est impitoyable, beau, pur, parfois cru, l’actrice : très forte, impeccable. Une oeuvre courageuse et puissante, de salut public.