Désormais, et depuis le covid, quand vous décidez d’aller voir une expo, plus question de vous pointer sur place la fleur au fusil. Non, maintenant, il faut réserver. Aller sur le site, et ne pas se gourrer car d’autres sites de réservation majorent les places. Pour presque chaque musée, il faut « vous identifier » c’est-à-dire entrer votre mail, votre domicile, votre lieu de naissance, votre sexe… quand ils ne vous demandent pas votre âge, ces mufles. Vous payez avec votre carte bleue en espérant que la sécurité soit au point dans ces institutions publiques régulièrement piratées, voyez les hôpitaux. Bien sûr, ça ne marche pas à tous les coups : site saturé, ou « momentanément indisponible » ou erreur de remplissage des cases, on ne sait pas pourquoi… Je recommence tout…
Une, deux, trois heures de queue…
Au Musée d'Orsay, un dixième de la queue, un jour de semaine
Quand vous arrivez à votre musée, disons à Beaubourg ou à Orsay, à l’heure, évidemment, une file d’attente énorme occupe tout le parvis. Vous vous réjouissez d’avance de pouvoir couper la queue : prévoyant, vous avez réservé ! Mais ils ont tous réservé !
Quoi ? Oui, ils poireautent sous la pluie munis de leur QR code, comme vous. Vous tentez d’estimer le temps d’attente, au vu de l’immense serpent de gens qui piétinent. Non, je ne vais pas tenir.
C’est vous qui voyez…
Eh bien si, vous allez vous taper une heure de queue, vous avez envie de la voir, cette expo Brancusi (Beaubourg) ou les Impressionnistes (Orsay) ; je précise, je suis journaliste, j’ai une carte de presse. La queue, je n’aurais pas besoin de la faire, privilégiée que je suis avec mon sésame. Mais aujourd’hui, à cause des complaintes lues sur internet, je veux vivre comme « les vrais gens », pour voir comment ça marche.
“On est en sous-effectif”
Au centre Pompidou où seulement deux portes sur 4 ou 5 sont ouvertes par manque de personnel
Aujourd’hui, je ne vais faire qu’une heure de queue, c’est peu, le plus souvent c’est deux heures, deux heures et demie. Alors je me renseigne, je m’indigne, contrairement aux touristes résignés qui m’observent mi-surpris, mi-contents de voir qu’ « elle gueule pour nous ». Je tente de comprendre : sur le parvis du centre Pompidou, à un tiers, un quart de la queue, des jeunes gens sympas à dossard du musée ordonnent les différentes masses humaines ; de toutes façons, avec ou sans billets, ce sont des centaines de personnes étonnament calmes devant les 3 ou 4 portes d’entrée ; non, justement, seules 2 portes fonctionnent car « on n’a pas assez de vigiles ».
Injonction du Ministè : “ne pas donner une image négative” !!
Beaubourg et ses queues, vu d'en haut
Pardon ? Une employée du Centre est chargée de gérer l’attente… et les impatiences. Elle vous explique que « on est en vigie pirate renforcé car le musée de Lens a subi une attaque, donc les employés de la sécurité sont occupés ailleurs, et de toutes façons, on est en sous-effectif. » En sous-effectif ? « Oui, alors ils prennent des bénévoles de la ville de Paris pour colmater les manques, ce sont les jeunes gens là-bas avec le dossard violet. » Mais allo quoi ?? Avec plus de 10'000 visiteurs par jour ces dernières années, Beaubourg n’est pas fichu de prévoir ? « On leur a suggéré maintes fois des astuces d’organisation qui pourraient fluidifier les flux, nous dit la fille. Ils ne nous écoutent pas, le Ministère ne nous fait même pas un accusé de réception. Mépris total. » Entre colère et compassion, une envie de hurler. Vous ne pouvez pas avertir les visiteurs de cette attente sur le site ? Mieux : mobiliser la presse, pour faire bouger les choses ? Elle précise que « Non, on a la consigne absolue de ne surtout rien dire, afin de « ne pas donner d’image négative du Ministère ». C’est une injonction. » Au secours ! De l’art de régler les problèmes en les cachant sous le tapis.
Le pire, le plus fort, c’est que… une fois sorti de l’expo Brancusi ou des Impressionnistes, eh bien, oui, vous oubliez presque la souffrance endurée pour accéder aux chefs d’œuvres. Car, rien à dire, les expos sont riches, instructives, bien agencées… mis à part l’encombrement de portables qui prennent des photos devant chaque tableau, chaque sculpture. On les comprend. Ils ne reviendront peut-être plus jamais. Immortaliser ce moment de grâce devant la beauté, la pureté, la perfection, le chatoiement, le talent, le génie… français.
En rédigeant ce papier, néanmoins, il me remonte des bouffées de rage…
La Victoire de Samothrace au Louvre... qui bat tous les records de queue.
Catherine Schwaab
