Décidément, ces Iraniens sont uniques. Bluffants de créativité. Il y a eu le ras-z-de-marée de Marjane Satrapi, de Golshifteh Farahani, suivies de Sara Doraghi , de Zar Amir Ebrahimi, de Mina Kavani, de Behi Janati… Des cinéastes géniaux, de Kiarostani aux formidables Rasoulof, Abbasi, Aghighi, Panahi, Roustayi, Sepideh Farsi… J’en oublie. L’année dernière au théâtre des Béliers à Paris, les « Poupées persanes » de Aïda Asgarzadeh ont fait salle comble avec cette histoire qui racontait la révolution volée par les mollahs, et les brûlants remords d’avoir été si naïfs.
Ces jours-ci, c’est 43 années d’exil en France vues par la fille de Mina de Fereydoun qui eux aussi, y ont cru. Avant de devoir fuir. Un spectacle déchirant. Mais aussi pétillant, chaleureux, drôle, instructif et qui sent son vécu. Celui de Aïla Navidi.
Aïla Navidi auteur, actrice et metteur en scène; elle incarne la mère, Mina
Une dictature bornée si loin de ses citoyens
On a rarement vu autant de productions artistiques pour exprimer de façon aussi brillante, multiple, bouleversante une souffrance nationale. Il faut dire que l’Iran est un cas unique de dictature bornée et sanguinaire. Pas parce qu’il est le seul. Non, hélas, dans le genre, la Birmanie, la Corée du Nord, l’Afghanistan, mais aussi la Chine, plusieurs républiques russes, l’Erythrée, l’Arabie Saoudite, la Syrie et d’autres… subissent le joug de régimes dictatoriaux. Mais là où l’Iran se singularise, c’est que, malgré les barrières, les interdits, les dangers, la création se développe, plus vitale, plus ingénieuse que jamais. A l’intérieur du pays, malgré la censure qui tue, et à l’extérieur, par sa diaspora en exil qui entretient énergiquement sa culture, son besoin d’apprendre, de s’ouvrir aux sciences, de décrocher des diplômes, d’être les meilleurs. Dans « 4211 KM » (la distance qui sépare Paris de Téhéran), le grand-père - qui triche aux échecs - ne conçoit pas que sa petite-fille ne soit pas médecin ou avocate ! Elle deviendra auteur et metteur en scène et remportera des premiers Prix.
Au moment de son premier enfant, Aïla Navidi - devenue aussi parisienne - a voulu laisser une trace des combats de ses parents. D’un pays adoré où elle n’a pas grandi. Ce ne sont pas seulement les chants, les danses et la cuisine. « 4211 KM », c’est une certaine idée de l’homme, de l’honneur, de la générosité, de l’ouverture d’esprit, du débat intellectuel. Au fil du spectacle, on passe vraiment par toutes les émotions, on rit, on s’énerve, on pleure, on s’identifie à chaque personnage : l’âme écartelée du militant pour la démocratie, l’Iranienne en butte au racisme inconscient des Français, la mort du père qu’on n’a pas revu, le mal du pays, la nostalgie… A la fin, le public applaudit debout, longtemps. Très remuée, j’avoue, j’ai peiné à trouver les mots pour décrire des sentiments si violents.
|
|
Les réfugiés politiques vieillissent… et espèrent
Une nation vieille de 5000 ans ne retombe pas dans l’obscurantisme. Les mollahs menteurs et sans morale, les pasdarans corrompus jusqu’à l’os (Gardiens de la Révolution, milliardaires), les bassijis (leurs hommes de main) font honte à tous les Iraniens de la terre. Corruption, incompétence, répression sanglante, mises à mort sans procès… En Iran, chaque semaine, des dizaines de prisonniers, d’étudiants, de dissidents, de femmes refusant le voile meurent, disparaissent sans que la famille sache où est le corps. Des sacrifiés sur l’autel de la révolte. De l’espoir.
Quel espoir ? Que ce gouvernement tombe. Pour qu’on puisse enfin rentrer au pays. Voilà l’indestructible conviction de ceux qui sont partis, inconsolables à jamais. C’est une constante dans le spectacle. Hélas, les révolutionnaires floués vieillissent ; réfugiés politiques, ils ont tous franchi les 70 ans… Reverront-ils un jour leur terre ?
L'excellent Florian Chauvet incarne le père, Fereydoun, accroché à son espoir de retour en Iran. TOUS les acteurs sont formidables
Le régime des mollahs a tué cent fois plus que le shah
Ils avaient voulu renverser le shah, ils ont eu Khomeiny. Soit cent fois plus de tueries et d’exécutions. Le shah, durant ses 38 ans de règne, a dû faire exécuter au total entre 300 et 500 opposants ; le régime de Khomeiny, seulement durant les huit premières années de son accession au pouvoir, en a tué plus de 20'000. Et je ne parle pas des tués de la guerre Iran-Irak (1980-1988), bien pratique pour se maintenir en place… et éliminer un maximum de jeunes. Quarante-cinq ans que sévit la dictature islamique. On n’arrive plus à chiffrer les morts. Il y a eu des pics médiatisés : le Mouvement Vert en 2009, après le décès de Neda tuée par un bassiji, les récents soulèvements après Mahsa Amini… Mais loin des médias, c’est toujours la répression, les tortures, les viols, les prisons clandestines où tout est permis…. Contrairement au shah à l’époque, le régime islamiste ne se donne même plus la peine de répondre aux condamnations internationales. Il ment éhontément, méprise les tués et les blâmes, s’accroche à sa dictature.
« Ils paniquent » pronostiquent les exilés sûrs de voir ce régime vaciller. De Paris, à Stockholm, Los Angeles, Zurich, la diaspora iranienne se prend à rêver… L’année prochaine à Téhéran….
Catherine Schwaab
Aux saluts, le public applaudit debout, longuement.
“4211 KM3 au Studio Marigny (dans le théâtre Marigny)
métro Champs Elysées Clémenceau
A 20 h 30 et le dimanche à 16 h
Jusqu’à fin mars 2024
