Il est toujours passionnant d’écouter les profs raconter leur quotidien ; mais surtout les maîtresses d’école enfantine. Leurs anecdotes, leurs mésaventures nous en révèlent plus sur notre société que toutes les études sociologiques. Et parfois, c’est à hurler de rire… ou de désespoir. Prenez ces temps-ci les préparatifs de Noël dans les petites classes. A leur âge, on adorait cette effervescence joyeuse faite d’impatience, d’excitation, de travaux manuels et de gourmandise. Un moment suspendu où grands et petits communiaient dans une même allégresse.
La pédagogie festive de Noël
Ingénieux : les pères Noël stylisés et...
...les sapins en carton
En cette période d’avant Noël, la pédagogie prend donc des allures de fêtes. Tout est prétexte à apprentissage : bricoler, dessiner, colorier, chanter, cuisiner, s’amuser… On fabrique des sapins en carton et on en apprend sur la nature ; on habille un Père Noël et on découvre la neige, le traîneau, la laine du manteau rouge, la tradition du cadeau ; on fabrique des petits fours de Noël et on découvre ce qu’est la cannelle, le sucre, la farine, la découpe en étoile… et les interdits.
Apprendre à faire des petits gâteaux... et ne pas pouvoir les manger
Le règne des interdits pour la bonne cause
Nous y voilà : les interdits. Depuis que les jeunes parents se prennent pour Dieu, le pauvre gosse se retrouve cerné de tabous. Noël est devenu un terrain hautement périlleux. En fait, ces fêtes sont pour certains enfants un réservoir de frustrations. Il faut chasser les sucreries, chasser le gluten, chasser les jouets en plastique et en polyesters polluants, il faut dé-consommer, maîtriser ses envies, sans parler du diktat des religions… Oui, cela aussi, c’est nouveau. Par exemple telle mère convertie à l’islam refuse catégoriquement que son fils chante les chants de Noël. Pourtant Noël - comme Pâques - est une fête sécularisée, c’est-à-dire qu’elle n’est plus « sacrée », elle s’est laïcisée, elle appartient au domaine public. A la culture générale. Mais non, la mère ne veut rien entendre : le visage sans maquillage encadré de son foulard, elle insiste auprès de la maîtresse, sourde à la frustration qu’elle impose au gamin qui adore chanter. Lequel, merci Allah, ne va pas se priver : « Le Petit Renne au nez rouge », « Vive le vent » et autres « Noël blanc ». Des chansons qui racontent des histoires et c’est tout.
Les chants de Noël sujets à conflit
Le religieux qui dit toujours non
Paradoxe : on croit vivre un regain du religieux, mais c’est un regain des oppositions. Une montée d’hypersensibilité agressive. Contrairement à notre enfance de « boomers » œcuméniques, tendance athée, plus question de se décarcasser pour avoir la plus belle crèche du collège. Souvenons-nous : la crèche qu’on peignait, meublait, décorait à sa fantaisie, avec l’âne, le bœuf, Jésus, Marie, Joseph et les rois mages. Chrétien, musulman, juif, bouddhiste, Jehova… quelle importance, on comparait les œuvres et on élisait la plus inventive. Fini tout ça. Trop “religieux”. Et générateur d’angoisse pour les enfants qui perdent prématurément leur insouciance.
Et pourtant... Noël reste un sujet d'émerveillement
Eduqués très tôt par leurs parents pointilleux à ne pas succomber à la tentation, les pauvres ont une liste de tabous dignes d’un règlement militaire. Prenez le sucre, un emblème de Noël. Pour ne pas déplaire à leurs ayatollahs du glucose, les gamins sont censés se comporter en ascètes en pleine réjouissance festive. Voir ses camarades se jeter sur les petits fours en pain d’épice, et lui devrait résister ? Même un adulte n’y arrive pas, souvenons-nous de nos propres régimes amaigrissants.
Manger un bonhomme en pain d'épice ? même pas en rêve.
Se réjouir de les voir désobéir ?
Comment agir quand vous êtes enseignant ? Obéir aux injonctions aveugles des parents ? ou être solidaire des enfants ? Telle enseignante confie avoir dû signaler à certains parents que, trop frustrée par ses privations, leur petite Marie a fait les poches de ses copines pour y piquer leurs petits gâteaux ! Faut-il s’affoler ? Ou plutôt se réjouir de constater un esprit rebelle ? Même interrogation pour cet autre gamin, trop attiré par le camion en plastique de son copain. Chez lui, c’est : jouets en bois (non peint) ou rien.
Déco écolo... pas très rigolo
Quant aux décorations de Noël, dans la famille, on se contente d’un sapin en feutre et de quelques branches de houx aux murs. Les guirlandes argent, les loupiotes clignotantes, les boules multicolores ?... Des hérésies anti-écologiques. Les vaillants parents orthodoxes mettent des heures à calmer leur marmaille qui trépigne d’impatience devant les vitrines scintillant de décorations pailletées aussi toxiques que la dioxine. Et même pas un bonbon pour le consoler. Vivement l’été.
Ce monde d’inquisition, d’oppositions
prépare-t-il de futurs rebelles ?
Enfin… la belle saison apporte aussi son lot d’accablement aux courageuses enseignantes qui font face. Prenez les sorties à la piscine. Les parents doivent badigeonner leur gosse d’anti-solaire. S’ils oublient, pas question, moi, maîtresse de piscine, de lui passer un peu de ma crème de base pour lui éviter un coup de soleil. Je risque le courroux des géniteurs qui m’accuseront de le tartiner de benzène. Les meilleures intentions vous transforment en monstre.
Mais quel est ce monde d’inquisition ? Quelle société nous réservent ces mômes conditionnés par les interdits ? Peut-être un nouveau Mai 68. Espérons.
Un futur révolutionnaire ?
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