Samedi dernier, le 25 mai, je suis allée au MBOA Paris, la réunion annuelle de la diaspora camerounaise dispersée dans le monde, Afrique, Amériques, Australie, Europe. Il s’agit de gens qui ont réussi dans leur domaine : les affaires, la tech, la recherche, la médecine, les sciences, les media, les services, le droit, les arts…
Comme toujours avec les Africains, l’ambiance est chaleureuse, spontanée, souriante, haute en couleurs, tout le monde est bien habillé… Rien que pour se remettre le moral, il faut y aller. Ca se passe dans le magnifique bâtiment du Beffroi de Montrouge, métro mairie de Montrouge, sur trois étages.
Il y a des stands de toutes sortes de produits, cosmétiques, alimentation, mode… Il y a des lieux de rencontres pour trouver des partenariats, des financiers, des clients, un salon VIP, beaucoup de buffets pas chers, et un vaste auditorium.
Africaine, c’est lutter plus fort
Les six femmes invitées à raconter leur parcours au micro de Ivoire de Rosen (à droite)
Dans cet auditorium, plusieurs forums d’invités qui partagent leurs expériences dans un esprit d’entraide. Moi, j’ai choisi les femmes. Il y avait là des poids lourds : six femmes qui se sont battues pour arriver. Et croyez-moi, quand vous êtes africaine, vous avez dix fois plus à combattre que quand vous êtes blanche. Vous avez beau venir d’une famille en vue, sans problèmes d’argent, le chemin est rude.
Marie-Roger Biloa : « Construisez votre valeur ! »
Journaliste et consultante, Marie-Roger Biloa répond aux questions d' Ivoire de Rosen
Prenez la première interviewée, Marie Roger Biloa, fille du premier Secretaire d’Etat à la fonction publique au Cameroun en 1957. L’élite. A priori, la réussite à portée de (petit) effort. Pas du tout. Elle dû se battre comme les autres contre le racisme et la misogynie. Mais peut-être, de par sa famille progressiste, était-elle mieux armée. Elle est devenue journaliste, rédactrice en chef, animatrice, femme d’affaires, et une célébrité dans le monde politique international via son travail de consultante sur les questions de politiques publiques et d’intelligence économique en Afrique, au sein de son groupe Africa International qui réunit un réseau média. La légendaire « insécurité féminine », elle l’a vaincue il y a bien longtemps. Au fil de son interview menée par la très belle et populaire Ivoire de Rosen, Marie Roger a martelé que « vous devez construire votre valeur, assumer votre ambition, vos prétentions financières, comme les hommes ! » Bien reçu ! Mais pas si facile à mettre en pratique, je peux en parler…
Djaïli Amadou Amal, sauvée par la littérature
L'écrivain Djaïli Amadou Amal, Goncourt des lycéens, a créé l'association Femme du Sahel qui pousse l'éducation des filles, le micro-crédit
A ses côtés, il y avait Djaïli Amadou Amal, écrivain célèbre, Goncourt des lycéens pour « Les impatientes » mais qui, elle, a dû lutter comme une lionne pour s’émanciper de la tutelle des hommes. Enfant née dans une famille musulmane qui l’envoyait à l’école, elle a dû néanmoins se plier aux conventions : promise à 14 ans à un futur mari parti faire ses études en Amérique, elle est finalement mariée de force à 16 ans à un type de 50 ans. Elle se bat pour continuer ses études, son mari la bat, elle réussit à le quitter, se remarie avec un autre, violent également, mais avec lequel elle a deux filles. Quand elle réalise l’avenir sinistre qui attend ces deux gamines, elle décide de se rendre indépendante pour leur ouvrir la voie. Par représailles, le mari kidnappe les deux petites qu’elle ne reverra plus pendant 2 ans. Aujourd’hui, elle a gagné : elle est autonome, mariée avec un mec bien, et ses deux filles font des études. Ouf. Au passage, quand elle vous raconte son parcours, elle vous lâche qu’à plusieurs reprises elle a songé à mettre fin à ses jours, mais que « c’est la lecture qui m’a sauvée ». En conséquence, son maître mot c’est : « libérez-vous du joug masculin et des traditions battez-vous pour votre éducation. » Dit comme ça, ça semble facile, on voit que pour elle, ce fut un Golgotha. Chapeau.
Dr. Clarisse Kingue Ekollo : en faire plus pour être acceptée
La chirurgienne Clarisse Kingue Ekollo en rouge entre l'avocate (en vert) et l'ingénieure de la NASA à gauche.
Les quatre autres ont aussi lutté. A l’exemple de la doctoresse et chirurgienne Clarisse Kingue Ekollo, gynécologue-obstétricienne et qui préside l’association des médecins camerounais de France : « Noire et femme, ça n’était pas gagné. Un défi que je VOULAIS absolument relever. Ensuite, j’ai entend plusieurs fois : « Une femme ne peut pas bien opérer ». J’ai dû, bien plus qu’un homme, démontrer mes compétences. »
Olivia N’Loga : merci papa !
Olivia N'Loga a dirigé la communication de Facebook, elle a son agence de com.
Olivia N’Loga, ex-directrice de la communication de Facebook France vous fait une confidence qui ne surprend pas : « Enfant, je rêvais d’être un garçon. Pour être écoutée, respectée, libre. » Elle a aujourd’hui un fils, sa propre agence « 503 et associés », et rend hommage à son propre père « qui m’a éduquée comme un garçon. » Sans surprise, sa première recommandation devant une audience attentive et mixte : « Soyez de bons papas ! ». Ce qui ne signifie pas papa-gâteau, on l’a compris. Mais il est clair que sans la bonne volonté des hommes, pas d’avancée des femmes.
Reine Dominique Ntone Siké : une étoile à la NASA
L'ingénieure Reine Dominique Ntone Siké est venue de la Silicon Valley pour encourager les filles à se lancer dans des filières techniques
Confirmation avec Reine Dominique Ntone Siké dont le CV impressionne : ingénieure en système aérospatiaux chez Blue Origin à Los Angeles, c’est une ex-ingénieure à la NASA ! Elle fut la plus jeune membre de l’équipe de lancement du satellite TechEdSat-10, récompensé en tant que meilleur satellite de l’année. Elle avait 29 ans, elle est restée 4 ans à la Nasa avant d’intégrer l’industrie privée. Sa force ? « J’ai eu la chance d’être soutenue par un prof, d’origine grecque, qui a renforcé ma motivation dans mes études d’engineering. » On se doute qu’elles n’étaient pas nombreuses dans son cursus. Brillante, elle a multiplié les masters en aéronautique et spatial, en France (Lille, Evry) et aux Etats-Unis. Pour elle, « le soutien collectif » a son importance, forte d’une solidarité féminine afro-américaine sans doute plus développée là-bas.
Me Lynda Amadagana : les femmes, c’est moins d’égo.
Pour Me Lynda Amadagana, à la tête de son cabinet d'avocats, il y a encore du chemin à faire dans l'entraide féminine
C’est encore la solidarité entre femmes qui est mise en avant avec Me Lynda Amadagana qui a ouvert son propre cabinet au Cameroun après une formation à Paris. Depuis 4 ans, elle est régulièrement classée par Forbes dans le Top 100 des avocats d’affaires les plus influents d’Afrique. Energies, pétrole, mines, BTP… des secteurs « où l’on attendait pas forcément une femme », c’est là son audace. Elle précise qu’elle n’a pas bénéficié d’un réseau lié à ses origines familiales, elle s’est débrouillée elle-même. Dans son cabinet riche de plus de 20 spécialistes, la parité hommes femmes et strictement respectée. Et son constat : « Notre féminité peut être un atout : moins d’égo, plus d’esprit de conciliation. » Son leitmotiv : « Ne pas regarder les autres femmes comme des ennemies ! On doit se soutenir ! » Ca va mieux en le disant.
Catherine Schwaab
