Au Théâtre de la Renaissance, en plein quartier qui mélange branchés, maraîchers et cafés turcs, le spectacle met en scène le roman de l’exil. Il y a tout : l’amitié, l’amour, la ségrégation, le dépassement, la solidarité, les traumas… Un condensé de notre monde en 1 heure et demie. Mais plutôt optimiste.
Alexis Michalik, l'auteur et metteur en scène de "Passeport"
A chaque nouvelle production, c’est devenu un évènement. A 40 ans, Alexis Michalik est sans doute le jeune auteur-metteur-en-scène-acteur le plus récompensé, le plus salué, le plus admiré, le plus… jalousé. Electron libre hyperactif et généreux, il incarne avec brio un théâtre vivant, actuel, et qui prend position. Qu’il parle des cours de théâtre en prison (Intra-Muros), de la procréation assistée (Une histoire d’amour), des mésaventures tragiques d’une dynastie (Le porteur d’histoires), il fonctionne un peu comme un romancier-journaliste : il enquête, fait longuement mûrir son histoire dans sa tête et donne son « angle », comme on dit quand on rédige un papier. Il a son regard perso, et il le démontre à travers chacun de ses personnages.
Des personnages, il y en a beaucoup, donc on ne s’ennuie jamais devant ses pièces. C’est une sacrée performance pour les comédiens. Car ici, certains incarnent six ou huit rôles ! On peine à les reconnaître tant ils sont géniaux dans chaque registre.
Les saluts, de g. à dr. Christopher Bayemi, Kevin Razy, Manda Touré, Patrick Blandin, Ysmahane Yaqini, Fayçal Safi, Jean-Louis Garçon
« Passeport » évoque la question des migrants sommés de s’intégrer, mais empêchés par une kafkaienne obstruction administrative. Il y a entre autres un Syrien, ex-prof de littérature, érudit (Fayçal Safi), un Indien ex-businessman très fûté (Kevin Razy), et un Africain devenu amnésique, sans doute à la suite d’un tabassage... Cet Africain, Issa, (Jean-Louis Garçon) se révèle d’une intelligence hors du commun, et d’une habileté culinaire encore plus éblouissante…
C’est ici une partie de ce que raconte la pièce qui croise les histoires, les personnages et les moments. Il y aura une recherche d’identité, le quotidien des policiers, un père raciste, une journaliste franco-malienne bien informée, déterminée et fine (Manda Touré)… Et quelques vérités bien senties sur ce que nous fait gagner un émigré par rapport à ce qu’il coûte !
Le tempo de la pièce est très rapide, tout en imposant une profonde intensité. C’est largement dû à la musique de Sly Johnson qui réussit une formidable mise en condition du spectateur. Chaque moment d’émotion a sa musique, un son, une prégnance qui agit inconsciemment. C’est très fort. Comme d’habitude, à côté de sa femme Mathilda May, admirative comme tous les amis à la fin du show, Sly, si discret, ne se pousse pas du col. Le décor de Juliette Azzopardi est polyvalent, par glissements de modules, et vivement enrichi par des vidéos qui donnent du relief, signées Nathalie Cabrol.
L’ensemble dégage une folle énergie surtout grâce au texte nerveux, épuré, aux répliques qui claquent, au sens de l’humour, par exemple Kevin Razy (l’Indien) doté d’un inégalable charisme comique.
Bref, pour résumer, c’est très réussi. Et quand on lit le dossier de presse, on comprend pourquoi : de la scène aux coulisses, Michalik s’est entouré de talents multiples, métissés, qui ont bien roulé leur bosse, et ont travaillé avec les plus créatifs : Laurent Terzieff, Decouflé, Peter Brook, Mathilda May, Mnouchkine… C’est ce qui crée ce spectre de sensations riche et intense. D’ailleurs, lui-même est un produit de la migration et de l’exil, avec un père polonais et une mère anglaise.
A la générale, après des applaudissements debout, l’auteur confiait son « bonheur d’avoir travaillé dans une ambiance unique, fraternelle, avec des personnalités qui donnent tout, sans ego parasite ! » Il ajoutait, sincère : « Maintenant que ça roule, ils vont me manquer, cette chaleur… ». Cher Christophe, le talent attire le talent. Et dans la troupe, visiblement, personne n’a rien à prouver.
Catherine Schwaab
A la première, Michalik (chemise à carreaux bleus) a tenu à faire venir les techniciens sur scène parmi les comédiens
“Passeport” de Alexis Michalik
Au Theâtre de la Renaissance à Paris, 10ème
jusqu’à fin juin
métro Strasbourg St Denis