Vous étiez sûrs que la nouvelle génération, les 15-30 ans, s’étaient débarrassés des conventions sexistes ? Erreur ! L’étude 2023 du Haut Conseil à l’Egalité entre les hommes et les femmes balaie nos illusions. Sa conclusion : le machisme perdure et ses manifestations les plus violentes s’aggravent.
En clair ça veut dire que dans la tête des jeunes, l’homme doit être fort, dominant, entreprenant, protecteur et gagner plus que sa femme. Tandis que les femmes doivent être douces, compréhensives, au service du foyer - du mâle, des enfants - et ne pas vouloir faire une carrière brillante. On se croirait dans les années cinquante. Mais d’où leur vient cette mentalité rétro ? Réponse officielle : de leur éducation. Donc des parents. Certains d’entre eux le reconnaissent : impossible d’élever un fils de la même manière qu’une fille. « Ils ne réagissent pas pareil ! » Admettons.
Mais n’accablons pas ces pauvres géniteurs car le propre de l’ado qui grandit, c’est aussi de prendre ses distances par rapport à son enfance. Au-delà du mimétisme naturel du petit, une personnalité se construit, critique, se rebelle, se re-situe… par rapport à ce qu’il a intégré, enduré : machisme, indifférence, impudeurs, humiliations, abus, traditions, opinions politiques… de la génération d’avant. C’est, rappelons-le, ainsi qu’on grandit, que naît le féminisme, c’est ainsi qu’ émerge le mouvement de Mai 68. Les jeunes se sont rebiffés, indignés, unis, organisés pour faire tomber les carcans, libérer la parole, casser les tabous, contester. Certains n’avaient pas plus de 14-16 ans.
Que voit-on aujourd’hui ? Des jeunes du même âge qui entendent dresser des barrières, imposer des différenciations et raviver des interdits. Ils nous ressortent les standards de la « mère indigne », celle qui sort, voyage, travaille, et de la « lopette », parlant du mec qui refuse le rapport de force. On rêve. Non.
De quoi cet esprit rétrograde est-il le nom ? D’un manque de confiance en soi.
Et pourquoi cette insécurité ? Parce que ces messieurs, déjà fragiles, se disent attaqués par les féministes et les néo-féministes issues du mouvement me-too. Parce qu’« on ne peut plus draguer », « on ne sait plus comment faire », « on se fait toujours rembarrer ». Les pauvres… Ajoutez le porno, devenu le terrain d’initiation principal à la sexualité. Pour les deux sexes, je précise. Premier contact avec la pornographie : 12 ans ! L’imaginaire romantique est balayé par des images choquantes, où (pardon) les femmes sont forcées de faire des pipes, se font uriner dessus, pénétrer à plusieurs… se débattent et finissent par afficher une jouissance bidon. Voilà les leviers de l’excitation adolescente. Où le mâle est une bête sauvage qui s’acharne sur une biche agressée. Tous les garçons rêvent-ils de cela ? Ils sont traumatisés. Ces souvenirs s’impriment durablement, il suffit de les interroger. Adultes, vers 22 ans, ils/elles peinent à se concentrer sur leur plaisir, ils/elles vous confient que « j’arrive pas à me débarrasser de ces films dans ma tête ». Ils/elles ajoutent : « Je n’aime pas mais je le fais quand même ». Jusque dans l’intimité, ils se plient à des consignes ! Dans quelle mesure ces rôles obligatoires conditionnent-ils leur image d’eux-mêmes ?
On n’imagine pas à quel point cette vie intime va influencer toute leur vision du monde. Le mâle offensif, défensif, décideur, supérieur ! la femelle passive, procréatrice, soumise, inférieure. Dans ce rapport de domination masculine, comment s’étonner ensuite que dans le sondage, la moitié des filles et des garçons trouve « normal » de pratiquer la violence dans les rapports sexuels.
Avant le porno pour tous, de quoi était peuplé notre imaginaire d’ado ? Des films « Roméo et Juliette » de Zeffirelli (1968 !) avec Olivia Hussey et Leonard Whiting. Ou « « Portier de Nuit », « Histoire d’O », « Orange mécanique », « Dernier Tango à Paris », les bd érotiques… Certaines scènes étaient hard mais pas aussi frontales et immondes que le porno d’aujourd’hui.
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Dans ce contexte effrayant, il semble presque logique que 60 % des femmes déclarent qu’elles doivent privilégier leur vie de famille au détriment de leur carrière (chiffre du Haut Conseil à l’égalité), se détourner des études scientifiques ou technologiques réputées plus adaptées au cerveau masculin ! Merci les conseillers d’orientation scolaire !
Certaines résistent, - encore heureux ! – mais effarouchent certains hommes à un point tel qu’on voit apparaître maintenant les « célibataires involontaires » : une nouvelle classe de mecs bourrés de rancoeurs (origine : US, ils disent “in-cels”) dont le seul objectif est de se venger violemment de cette dé-possession de leurs prérogatives anciennes, et de tourner définitivement le dos à une vie amoureuse. Le romancier Michael Connelly en a tiré un roman, “Séquences mortelles” où un tueur de femmes est un “incel”. Ca donne une idée de leur hargne.
Sylvie Pierre-Brossolette, excellente chroniqueuse-journaliste et la présidente du Haut Conseil pour l’égalité a tiré l’alarme et exigé : une éducation au sein de l’école, le retrait des scènes de torture et de barbarie des films pornos (bon courage !), et des condamnations et des peines pour le délit de sexisme.
Mais avant tout, comme il y a un demi-siècle, rappelons une vérité élémentaire : dès le plus jeune âge, il faut parler, refuser, se révolter, dire qu’on n’aime pas ça, qu’on est choqué (e), offensé (e), outré (e). Mettre des mots sur le trauma, c’est entamer la guérison.
Catherine Schwaab