Chéri Samba et Nicolas de Staël sont exposés ces temps-ci à Paris, le premier au musée Maillol, l’autre au Musée d’Art Moderne.
Chéri Samba, "Le monde vomissant" et la domination chinoise, très présente en Afrique.
Chéri Samba, l'humour féroce, la satire, le décalage pour ne pas désespérer.
Nicolas de Staël , "Sicile" , la puissance allusive des couleurs, de la construction
Je ne prétends pas comparer leurs œuvres, mais je ne peux m’empêcher d’observer le parcours de ces deux grands artistes ancrés dans leur époque. Deux façon d’appréhender le monde, de mener leur vie.
Le très beau Nicolas de Staël photographié par Denise Colomb en 1954 peu avant son suicide
L’un est noble, l’autre est roturier
La famille du Prince de Staël - né à St Pétersbourg -, menacée par les Bolchéviques, arrive en France, il a 3 ans. Ses parents meurent, il n’a plus personne; il grandira dans une famille en Belgique qui saura mettre en valeur ses prédispositions artistiques, l’inscrira à l’Académie royale des Beaux Arts à Bruxelles. Dès lors, sa vocation de peintre sera à la fois son socle affectif et sa colonne vertébrale. « Je n’ai confiance qu’en moi que parce que je n’ai confiance en personne » écrit-il à un ami au début de sa carrière. Peindre ou sombrer.
Chéri Samba, lui, est fils de forgeron, sa mère est agricultrice, il est l’aîné d’une famille modeste de dix enfants. Il n’a jamais suivi de cours d’art plastique. Depuis sa plus tendre enfance, dans son village loin de Kinshasa, il adore dessiner. Il ne fait que ça. A 8 ans, il copie des BD et des illustrations, ses camarades séduits lui achètent ses dessins !
Le succès, l’argent, l’humour… ou pas.
L'employeur et l'employé, par le féroce Chéri Samba
Femme assise de Nicolas de Staël
Contrairement à Nicolas de Staël, pour qui l’argent semble secondaire par rapport à sa création, Chéri Samba, lui, comprend très tôt l’art du business et de la négociation. Pour autant, aucun des deux n’est prêt à réaliser des œuvres pour plaire au marché ou aux tendances. De Staël refuse de séparer l’abstraction et la figuration, rejette les étiquettes et les tribus artistiques. Samba n’a pas peur de se faire des ennemis : il dénonce, se moque, nomme et pointe les corruptions, les mensonges, les racismes, les lâchetés... avec un culot qui lui vaut parfois censure et arrestations. Il s’en fiche, il balance, avec une fausse naïveté et un vrai sens de l'humour. De l’humour, son confrère russe n’en a pas. Il ne rit pas, ne vibre que par l’urgence de peindre ses tumultes intérieurs.
La technique, le savoir-faire, le besoin d’exprimer
Nicolas de Staël, Paris
Par rapport à un Nicolas de Staël qui a étudié les techniques, Chéri Samba rattrape son retard académique, bosse ses compositions. Car si le Russe construit intuitivement des proportions parfaites, l’Africain, l’air de rien, travaille le graphisme, les vides et les pleins, ses allégories, les légendes et l’ironie. Un peintre-journaliste, comme il dit.
"Le bien et le mal" ou la femme sirène blanche ensorceleuse symbole de modernité au Congo
Les deux artistes possèdent chacun une extraordinaire pulsion de vie. Elle explose autant dans les œuvres siciliennes, provençales, les auto-portraits, les compositions de Nicolas de Staël que dans la satire féroce du monde, des amours, du sida, des enfants-soldats de Chéri Samba. Ils vivent, chacun à sa manière, l’urgence absolue d’exprimer.
L’amour : si Nicolas de Staël avait connu Chéri Samba…
"Le 2ème Bureau", c'est à dire la maîtresse, une quasi obligation "car il y a beaucoup plus de femmes que d'hommes" dit Chéri Samba
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Mais c’est en amour que la vie a opposé leurs destins. Chez Chéri Samba, le sentiment amoureux n’est jamais exalté, mais toujours confronté aux réalités sociales et quotidiennes. Domination, prostitution, pulsion sexuelle… Il a lui-même 12 enfants de sept femmes mais il le dit, “Je n’en suis pas fier !” La paternité l’intéresse peu, dépassée par son amour des femmes qui occupe tellement ses oeuvres : il le décortique, le politise. Tandis que Nicolas de Staël, lui ne vit l’amour que sous la forme d’une passion émotionnelle, exclusive… et peu charnelle, du moins dans ses toiles. Sa première compagne, Jeanine, est morte des privations de la guerre, ils ont eu une fille Anne. La même année, Staël épouse Françoise, ils auront deux enfants. L’une et l’autre se dédieront à leur grand artiste. C’est à la quarantaine qu’il connaîtra la grande passion avec Jeanne. Là, il ne surmontera pas son refus de faire sa vie avec lui et se suicidera. Sa fille Anne assure que ça n’est pas ce chagrin qui l’a poussé à se donner la mort. « Jeanne a juste été pour lui une clé pour parvenir à disparaître. Il n’avait pas le temps, épuisé, il est mort au bout de l’urgence. »
Comme Chéri Samba, Staël ne pouvait pas vivre sans peindre, mais contrairement à Samba, cette mission l’a éreinté, laminé. Et personne à ses côtés n’a pu alléger son côté obscur et tragique. Ca n’est pas son meilleur ami René Char, agressif, explosif, cogneur, qui aurait pu calmer sa démesure.
On peut se poser la question : si Nicolas de Staël avait connu la vitalité philosophe d’un Chéri Samba, se serait-il suicidé ?
Chéri Samba, collection Pigozzi au Musée Maillol à Paris jusqu’au 7 avril 2024
Nicolas de Staël au Musée d’Art Moderne à Paris jusqu’au 21 janvier 2024
"Je suis un rebelle... insensible au malheur des autres" ou l'humour corrosif de Chéri Samba
