Ce jeune Franco-suisse qui a créé sa compagnie est demandé dans tous les pays. « Flowers », sa dernière création, explose les codes sexués. Son regard sur notre société et notre culture est une boussole intéressante.
De quoi parle-t-on dans les dîners de boomers et post-boomers ? Des guerres d’aujourd’hui, de Trump, et inévitablement de ses positions farouchement anti-woke. Je parle ici de la remise en cause des conventions sexuelles : il, elle, iel, trans, cis, LGBT+++… Chez nous aussi ça occupe les conversations. On n’en est pas encore sorti. On oscille toujours entre tolérance pas très éclairée et incompréhension totale en passant par une compassion inquiète envers les parents. Il est une discipline qui a des choses à dire sur ce sujet : la danse contemporaine. C’est un art qui, je l’ai toujours remarqué, a de l’avance sur nos tendances. Plus que la mode, plus que la pub. Un art qui flaire ce qui va advenir. Qu’il s’agisse de nos mutations profondes, des angoisses qui planent, des nouveaux rapports sociaux, amoureux, de l’émergence du féminin… A chaque fois que je vais voir un ballet, j’y lis des éléments qui « pressentent » notre société.
La chose se vérifie encore une fois avec ce chorégraphe franco-suisse de 33 ans qui se produit actuellement à La Scala Paris. En quelques années, il est devenu le chouchou des amateurs, des connaisseurs. Et des novices. Parce que ce qu’il exprime dans ses ballets est lisible, compréhensible par tout le monde. Il faut observer l’audience dans la grande salle du boulevard de Strasbourg presque pleine tous les soirs : beaucoup de trentenaires qui ne seraient jamais venus voir un spectacle de danse. Mais Edouard Hue c’est différent : sa danse leur parle. Envers et contre tout.
Il faut dire qu’en France, quand tu crées ta troupe, il te faut des subventions publiques du Ministère de la Culture ou des institutions, il te faut passer par l’œil impitoyable de leurs « inspectrices » et « inspecteurs ». Et pour avoir ces subventions, pour être accepté dans un Festival, Avignon, par exemple, il te faut, comme dit Edouard Hue, « cocher les cases ». Comprenez : « inclusivité », « écologie », « sexualités », « vivre ensemble » etc., et… « autres ». Sommes-nous devenus si bornés ? Hue coche toujours « autres ». Rien de plus agaçant pour un créateur que d’être rangé dans une case. « Ca me rend fou. Ce que je recherche, c’est justement de sortir de ces standards bien rangés, d’exploser les cadres ». Il y réussit.
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Dans « Flowers », qu’il présente ces jours-ci, il explose entre autres les codes sexués. La première partie le montre, lui, avec un partenaire (Lysandre Korelis) qui le porte comme s’il était un bébé, ils se frôlent, s’enlacent, se cognent, se charrient… On croit d’abord à un duo amoureux mais non, c’est juste le plaisir d’avoir un bon copain, d’être attiré, avec ou sans sexe. En une séquence de 20 minutes, Edouard Hue offre un état des lieux de cette nouvelle mentalité, ni fille, ni garçon, mais fille et garçon. « Féminité, masculinité, c’est complètement inintéressant pour moi, insiste-t-il. C’est un non-sujet. Ca ne veut rien dire en danse. Mes scénarios se fondent sur l’émotion, la sensation, le plaisir de danser sans se poser de questions d’« inclusivité » ou de n’importe quoi ! »
Pourtant sa deuxième partie évoque justement les premiers troubles de deux garçons attirés, chamboulés par deux filles (Alizée Droux, Delphine Guigue). Et c’est tellement bien montré : les manœuvres d’approche timides, joueuses, maladroites et irrépressibles… Il y a de la pulsion, de la gêne et une envoûtante grâce féminine. « Oui, c’est vraiment l’éveil des jeunes vers l’attirance”, convient-il. Il les entend, les garçons dans la vraie vie : ils ne savent plus, face à une fille, s’il faut faire la bise, serrer la main, faire un hug… pour ne pas lui manquer de respect. Et si tu te trompes, tu te demandes ce qui va te tomber dessus. “Les questions sont infinies. » Son conseil d’ami ? « Voyagez ! Allez voir ailleurs. Par exemple à Montréal, ce sont les filles qui font le premier pas. Et elles ne font pas dans la dentelle !” Il s’est fait draguer abruptement dans la rue. “Très bizarre. Enfin… ça rétablit l’équilibre ! »
Il est souvent décrit comme un créateur « sauvage », « brut », « bestial », si l’on en croit les papiers des confrères. Il est tout sauf « brut » ou « bestial » car ses chorégraphies ultra-dynamiques ont beau avoir l’air « instinctives », elles sont fines, abouties, et d’une précision mathématique. D’ailleurs, avant le Conservatoire d’Annecy, le Ballet Junior de Genève, avant Ofesh Shechter et Olivier Dubois, il a fait un bac « maths » et se passionne pour les ouvrages de stratégie économique.
On reproche parfois à la danse contemporaine son manque de « beauté » ; Edouard Hue : « Moi, je dessine des lignes dans l’espace. Mais l’expression du corps doit rester limpide. » Voilà pourquoi sa danse déroute les rigides codes « conceptuels ». « Vous n’imaginez pas combien de fois « les inspectrices » institutionnelles m’ont reproché ma danse « vieillote », quasiment « classique » ! Encore une fois je ne rentrais pas dans les catégories. Donc je ramais pour avoir des subventions et je n’étais pas programmé. » Un comble ! Sa danse, pourtant furieusement contemporaine, réussit la prouesse de nous parler d’aujourd’hui et de demain, tout en remplissant les salles. « J’ai fini par quitter la France et m’installer à Genève. Là, on ne m’impose aucun « thème » ; liberté artistique totale. »
Une leçon à méditer pour notre Ministère de la Culture : cessons de conditionner nos subventions à une idée pré-mâchée.
Les saluts à la fin de “Flowers” à La Scala Paris
Catherine Schwaab
« Flowers » de Edouard Hue à La Scala Paris jusqu’au 29 juin 2025. A 20 h. Durée : 1 heure. Métro Strasbourg St-Denis.