D’abord, il y a le charme du Petit Palais. Un lieu à dimension humaine, mais aux volumes royaux. En entrant, à chaque fois on est bluffé par la majesté les arcs, les marbres, les plafonds peints, les statues, les proportions justes, la lumière. Son patio arboré, son délicieux café (sa tarte au citron !), ses arcades… tout appelle à rompre le tempo urbain, vous fait glisser en douceur vers la contemplation. Cette expo, le Paris de la modernité, 1905-1925, fait suite à deux autres (1815-1858, le Paris romantique, et 1900, Paris, ville spectacle). On entre dans une époque. C’est chic, esthète et accessible.
La guerre, le jazz, le cubisme, les garçonnes… Quelle époque !
Un nu de Jules Pascin
Le parcours est à la fois chronologique et thématique avec de très beaux Braque, Picasso, Léger, Van Dongen, Matisse, Delaunay, Laurencin… On y évoque la vie durant ces vingt premières années du XXème siècle : l’effervescence artistique, industrielle, musicale, la guerre 14-18, les mécènes, les « migrants » prestigieux qui fuyaient leur pays, les Américains racistes qui nous envoient Joséphine Baker, le jazz, l’aviation, la vitesse, le « bolidisme », la mode qui libère les femmes du corset, les garçonnes des Années folles mais aussi la fraternité et les oppositions de ces artistes concurrents, les discussions passionnées, les « scandaleux », les « bannis » de certains « salons » artistiques.
Près de 400 oeuvres exposées, ici Picasso
Qui seront les prochains Basquiat ?
Un self portrait de Jean-Michel Basquiat dont aucun tableau ne descend au-dessous de 50 millions !
Bannit-on encore aujourd’hui ? Est-ce la tendance « woke » qui jette l’opprobre sur certains artistes ? Ce politiquement correct paroxystique poussé jusqu’à l’absurde… Damian Hirst et ses animaux dans le formol y ont échappé en 2001-2006. Mais la polémique a fait grimper sa cote.
La star provocatrice Damian Hirst à l'époque de ses animaux dans le formol. Maintenant il peint des cerisiers en fleurs !
Kees Van Dongen au Petit Palais
La cote, ce mot n’existait pas dans les Années Folles. Ce qu’on nommait « salon » artistique en 1900-1920 s’appelle à présent « foire » d’art ; ça résume notre mercantilisme effréné. Est-ce là notre modernité ? L’argent, nerf du secteur et étalon des valeurs. En vingt ans, l’art contemporain est devenu un super-terrain d’investissement.
Selon le site artprice.com, en 2000, les transactions s’évaluaient à 92 millions. Vingt ans plus tard, c’est 2 milliards ! Une bonne nouvelle pour les artistes vivants qui ne comptaient que pour 3 % dans le marché de l’art global. En 2020, ils occupent 15 %. Enfin, je dis vivants, mais Basquiat est mort en 1988 à 38 ans. Et c’est lui qui, le premier, a fait exploser les tarifs : un million pour un de ses tableaux en 1998. Maintenant, certains dépassent les 100 millions. Le niveau d’un Monet ou d’un Picasso. Qui seront nos prochains Basquiat ? Jeff Koons, Murakami, Kusama (merci Vuitton !), JR, Bansky… ?
Marc Chagall au Petit Palais
Six fois plus d’artistes plasticiens en France
Il paraît que seulement cent artistes « font » le marché. Pourtant, le métier attire de plus en plus : en France, ces vingt dernières années, le nombre d’artistes plasticiens a explosé, de 5’400 à 32'000 selon Artprice. Et une majorité peine à vivre de son art. Tous n’ont pas une galerie. Et quand ils en ont une, ils sont constamment en train de lui courir après pour se faire régler une vente, ou récupérer des œuvres en dépôt. C’est dur à avouer mais la malhonnêteté des « marchands » est devenue un cliché. Dommage pour la poignée d’autres qui sont réglo. Tous les artistes ne décident pas, comme Damian Hirst, de vendre leurs oeuvres en propre et gagner plus. Sur le moment, l’affaire - scandaleuse ! - lui a rapporté des millions. Depuis, ses prix ont chuté. Les marchands, même voyous, aident aussi à te bâtir une cote.
Braque au Petit Palais
On vend en ligne mais on rêve d’une vraie galerie
La nouvelle tendance, c’est… Non, pas les NFT, une piètre arnaque pour investisseurs de bas étage. Non c’est Instagram, les réseaux sociaux qui permettent de vendre en ligne. Certains s’y construisent un revenu, d’autres, une renommée… pour attirer les galeristes. Pour drainer l’attention des fins limiers de Bernard Arnault (la fondation Vuitton) et de François Pinault (la Bourse du Commerce) vieux rivaux qui ont chacun ouvert leur musée. Figurer dans leurs collections c’est s’assurer un avenir.
Dans la Bourse du Commerce de François Pinault, Danh-Vo,-Tropeaolum,-2023
Une oeuvre de Marie Vassiliev au Petit Palais
Un musée, ça pose son milliardaire
En vingt ans, le nombre de milliardaires dans le monde est passé de 470 à 2700. On aimerait qu’ils soient plus nombreux à ouvrir leur musée. Car l’art, comme au temps des Médicis et de François 1er, consacre un pouvoir et pose son milliardaire. Les Rothschild, les Guggenheim, les Weisweiler, les Noailles, les Cuevas… savaient vivre et faire apprécier leur bon goût. En 2023, les richissimes mécènes n’ont pas le temps de se cultiver. Ils délèguent leur bon goût à des spécialistes qui quadrillent le monde l’art et évaluent les progressions des enchères. Ils ne donnent plus de grands bals costumés pour montrer leurs acquisitions. Ils font de sages petits dîners pour happy few dans leur musée. Et – bien loin des Années Folles – ils convoquent les journalistes à un petit déjeuner. A 9 h. Dur.
Le compositeur Stravinsky chic (mais pas milliardaire) peint par Jacques-Emile Blanche au Petit Palais.
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