Qu’est ce qui caractérise ce style parisien qui énerve et fascine à la fois ? Je ne parle pas des fringues, non, je veux évoquer une façon d’aborder sa vie, ses amis, ses amours, ses emmerdes. On n’affronte pas les problèmes de la même manière à la campagne, dans une ville de province, en Belgique, en Suisse. On n’en parle pas de la même manière. On ne se regarde pas pareil. Il existe à Paris une observation vive, rapide, impitoyable et pleine d’humour.
Une vie de m… mais des acteurs éblouissants
De g. à dr. Nicolas Lumbreras, co-metteur en scène, Baya Rehaz, Rudy Milstein, Zoé Bruneau et Erwan Téréné
«C’est pas facile d’être heureux quand va mal », déjà ce titre. On comprend le principe : ni prétentieux, ni dédaigneux, ni élitiste, juste humain, urbain, vrai. Et surtout très drôle. Ils sont cinq copains, deux filles et trois garçons, - dont l’auteur et metteur en scène, Rudy Milstein. Il y a le couple qui se sépare pour cause de passion éteinte, la fille seule bio-écolo-yoga qui se chope une bête de maladie. Il y a deux gays très différents, l’un cynique dehors mais romantique à l’intérieur, l’autre carrément sentimental qui ne sait pas taper le poing sur la table. On les découvre très vite, ils sont attachants et insupportables, se révèlent à coups de punch-lines irrésistibles dans leurs échanges qui soufflent sans arrêt le chaud et le froid. Le texte est brillant, tout tient sur lui et sur la qualité des acteurs qui sont éblouissants. E-BLOU-IS-SANTS ! Expressifs, énergiques, bien dessinés, des personnages qu’on reconnaît, qui pourraient être toi, moi…
Dans un décor unique et minimal, sur la scène du ravissant théâtre Lepic au sommet de la butte Montmartre, on voit débouler à toute vitesse ces tranches de vie qui carburent à l’agressivité, à l’incompréhension, au manque de confiance en soi, au dialogue de sourds. Sourds, pas pour tout le monde. L’auteur parvient, en nous faisant éclater de rire, à dire des horreurs et parler de choses profondes. Entre cruauté et légèreté, il dépeint des caractères complexes, oui, avec cette touche de franchise indifférente et ces pirouettes odieuses typiques d’un certain esprit parisien. C’est hilarant. Mais aussi tellement humain et juste.
Le début de la pièce "C'est pas facile d'être heureux quand on va mal" qui commence par un jeu idiot entre copains
Un enfer pavé de drôlerie
Chose rare et grand signe de finesse au théâtre, on sent constamment son regard ironique, jamais au premier degré. Nora, Jonathan, Maxime, Timothée et Jeanne sont lucides sur leurs vies et leurs faiblesses, philosophes sans s’appesantir. C’est fûté. Aucun doute, cette pièce va décrocher quantité de Molières. La salle, pliée de rire, est conquise.
Avec l'actrice Baya Rehaz, l'auteur, acteur et metteur en scène Rudy Milstein
Les Caroline, Loeb et Montier, petites – mais grandes – femmes de Paris
Les deux Caroline posent en coulisses après le show
Une autre inégalable démonstration « parisienne » est cette création musicale pleine de charme et de drôlerie signée Caroline Loeb et Caroline Montier. Loeb, on la connaît, chanteuse, bonne actrice, elle jouait une magnifique Françoise Sagan l’année dernière au théâtre des Enfants du Paradis, à côté des Folies Bergère. Eh bien, dans le même espace, tous les dimanches à 16 heures, elle nous convie aux « Caroline » : Montier, sa copine et co-auteur, est une très jolie chanteuse lyrique, visage fin et belle voix de soprano. En tunique noire et bas résille, cliché assumé, ces deux créatures explosent de talent dans deux registres bien différenciés. Loeb est la gouailleuse poilante, capable d’improviser des ripostes parigotes désopilantes. Montier, pétillante charmeuse au timbre limpide, déploie sa féminité mutine et moqueuse. Entre les deux, une complicité affûtée. Au piano : Vincent Gaillard (qui chante aussi) réussit à dompter, piloter, rattraper, accompagner ces deux enfants terribles ; l’alchimie à trois fonctionne à la perfection. Le spectacle reprend d’anciens titres de Brigitte Fontaine, Mistinguett, Régine, Pauline Carton… mais avec des paroles souvent revisitées à la lumière des questions actuelles, les femmes, les amours, les tabous, la misère, la déprime, vieillir… Attention, on rit beaucoup, avec, au détour d’une chorégraphie, l’émotion qui affleure. Répliques, souvenirs, commentaires féroces, blagues méchantes et spectateurs complices ; pourtant, là encore, jamais elles ne s’attardent, c’est cela, leur esprit parisien.
Avec leur pianiste Vincent Gaillard, Caroline Loeb et Caroline Montier, et leurs belles jambes sexy !
Le secret du Parisien malheureux : faire rire
Courir, s’emballer, sangloter, s’effondrer, souffrir dans la légèreté, voilà. Comme dans toutes les métropoles qui n’aiment pas les pleureuses, à Paris, tu peux être un raté de l’amour, un malheureux en affaires, un nul en tout, si tu sais en rire et faire rire, tu seras invité partout. Et applaudi.
Pour un peu, ces Parisiens et Parisiennes, on les trouverait presque modestes, pudiques et bien éduqués. Un comble ! Avec leur humour assassin, parisien, ils ont la politesse du désespoir. D’un coup, Alleluia, on se sent moins seul.
Avec Catherine Jacob, venue les applaudir
Catherine Schwaab
« C’est pas facile d’être heureux quand on va mal » au Théâtre Lepic,
1 Av. Junot – 75018 Paris
« Les Caroline » au Théâtre des Enfants du Paradis
34 rue Richer – 75009 Paris
Les deux spectacles se jouent jusque fin avril 2024
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