Viennent de sortir en salle simultanément deux films qui montrent un effrayant condensé de ce qu’est devenu notre monde et notre Europe : « Un été Afghan » du brillant esthète James Ivory, un Américain qu’on prend pour un Anglais à cause de son raffinement intellectuel, et « Green Border » de la cinéaste engagée et déterminée, la Polonaise Agnieska Holland. Deux films aux antipodes.
« Green Border », impitoyable, un coup de poing
Il dure deux heures et demie, et, franchement, on ne voit pas le temps passer. C’est un terrible, horrifiant film d’action. Mais bien réel, fondé sur des enquêtes et des témoignages de migrants syriens et d’autres vivant des deux côtés des frontières polonaise et biélorusse : ceux qui se font battre et torturer par les gardes biélorusses, ceux qui se font accueillir – ou refouler – par les gardes polonais, et ceux qui tentent d’aider. Ce que cherchent ces migrants, c’est d’atteindre l’Europe, via la Pologne…. Laquelle Pologne veut bien accueillir les Ukrainiens mais pas les autres. Alors ils se renvoient les gens… ou ils les laissent se perdre et risquer la mort.
"Green Border" de Agnieska Holland a décroché le Prix du Jury au dernier festival de Venise
Cette famille pourrait être nous
Le talent d’Agnieska Holland c’est de condenser tout cela. Elle campe une famille syrienne comparable à nos familles européennes, parents, enfants, tante, grand-père… qui ne devraient jamais se retrouver ici, sales, fauchés, affamés, à errer dans une forêt boueuse et risquer leur vie dans les marécages, la soif et le froid. Pareil pour cette Afghane intelligente et volontaire qui les a rejoints (incarnée par l’excellente Behi Djanati, actrice et auteur iranienne engagée). Tous sont cent fois plus éduqués, érudits que les barbares en armes qu’ils affrontent aux frontières. Des brutes alcooliques qui ont le droit de tuer. Ou de laisser mourir.
On est terrifié par la violence des hommes
Un plan du film "Green Border" avec ici l'acteur syrien Jalal Altawil qui joue Bashir.
Les scènes sont insoutenables. Mais pas inventées. La cinéaste s’est longuement documentée mais ne se veut pas documentariste. Elle va au-delà de la réalité, elle donne à ressentir ses personnages. Elle crée l’identification du spectateur par l’émotion. Dans son film à suspens, il y a aussi des « gentils », des humanitaires polonais qui viennent au secours des migrants dans la forêt obscure au péril de leur liberté. Ils se font arrêter, brutaliser, emprisonner, amender… Et ils y retournent. Avec des kits de survie, de la soupe, des soins, des batteries pour les téléphones… Ils n’arrivent pas à empêcher les morts. Femmes, enfants succombent… On est terrifié par la violence des hommes. C’est un coup de poing dans l’estomac.
Là où le cinéma est plus fort que le documentaire, c’est que ces visages, ces expressions peuplent encore longtemps nos mémoires. Tous les acteurs sont réellement syriens, afghans, iraniens, polonais… et ont vécu des traumatismes. Est-ce ce qui ajoute une densité à leur jeu ? Le film a décroché le Prix Spécial du Jury à Venise, c’est amplement mérité. Okay, c’est pas joyeux-joyeux mais c’est d’une puissance rare.
James Ivory, un esthète au pays des merveilles
James Ivory avait alors 30 ans et sillonnait l'Inde et l'Asie mineure.
Avec « Un été afghan », on est aux antipodes, soixante ans plus tôt : dans un Kaboul rétro, dans la beauté des montagnes et des sites, au cœur des campagnes aux méthodes agricoles moyen-âgeuses, dans un pays paisible, doux, heureux. On est en 1960, James Ivory a 30 ans, - il en a 95 aujourd’hui – et ses rushes ici remontés et commentés par lui racontent un monde fini. Jeune réalisateur, il assiste aux prémices de l’ouverture à l’Occident. Et, au pied des légendaires Bouddhas de Bamyan - détruits par les talibans en 2001 -, il lit Proust ! C’est à la fois suranné, naïf et bouleversant. Sur un ton anodin, Ivory se raconte entre confidences et références intellos. Il confesse être tombé sous le charme exotique du pays, porté par son propre imaginaire plutôt que par une curiosité d’enquêteur. Les Afghans le regardent un peu comme un ovni. Ils sont bien chez eux. Les femmes sont voilées mais Kaboul se modernise. Le pays a traversé le Zoroastrisme, le bouddhisme, l’islam. Ivory évoque le fondateur de l’empire mohgol au 16ème siècle, l’empereur Babur, un guerrier conquérant, musulman qui adorait Kaboul…
Les Bouddha de Bamyan, une merveille classée par l'Unesco au patrimoine mondial et qui furent détruits par les talibans en 2001
On rêve de ce qui aurait pu advenir
Conquêtes, guerres fratricides, attaques britanniques… L’Afghanistan n’a jamais longtemps pu prendre son destin en main. Zone tampon contre les communistes, puis berceau des islamistes et des talibans… Le pays a été le jouet de forces qui l’ont dépassé.
L’espace d’une heure, avec ce vieux cinéaste qui a vu passer le siècle, on rêve de ce qui aurait pu advenir. Sans les ravages de l’islam intégriste et de dictateurs fous en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique, en Russie… Tant de “migrants” n’auraient jamais dû quitter leur patrie et vivre l’enfer… Tant de vies ruinées, tant de tueries, d’obscurantisme, tant de monstrueux gâchis.
Catherine Schwaab
