Les chiffres tombent comme un couperet : les Français, et en particulier les 18-24 ans, font de moins en moins l'amour. Une chute de 15 points en 2024 par rapport à 2006, sondage IFOP à l’appui, publié l’année dernière. 43% des Français rapportent avoir en moyenne un rapport sexuel par semaine, contre 58% en 2009. Et ce ne sont pas les jeunes qui vont relever le niveau, au contraire : chez eux, l’activité sexuelle semble en chute libre : plus d'un quart d’entre eux (28%) admettent ne pas avoir eu de rapport sexuel en un an, contre 5% en 2006. Est-ce grave docteur ?
Les parents s’inquiètent, se hasardent, l’air de ne pas y toucher : « T’as une copine, un copain, ces temps-ci ?... Ca va ? ». Ils les rabrouent gentiment, du genre : laisse-moi gérer. Ils ne disent pas : occupe-toi de ta ménopause, - de ton andropause - mais ils le pensent fortement. On s’inquiète. On sait bien que la drague est devenue aussi complexe que le code d’un coffre-fort bancaire. On a compris, depuis un certain temps, que Me-Too a changé les rôles. Que les mecs ne font plus le premier pas. Et ils s’en portent très bien. Au lieu de monter au créneau, pilotés par leurs pulsions, maintenant ils se laissent aborder. Et rêvent d’être amoureux. Ils n’ont plus envie de « baiser », ils veulent « faire l’amour ». Alors forcément, ces exigences réduisent le spectre des possibles.
Rompre la solitude
Un autre sondage troublant, signé MatchGroup (Tinder…) en 2024, confirme un « retour vers une envie de contact humain », tout en observant une popularité constante et en progression des applis de rencontres (+ 9 %), et cela dans toutes les générations, de 15-20 ans à 60-75 ans et plus. Contradictoire ? Pas du tout. Le sociologue Pascal Lardellier (auteur de « S’aimer à l’heure des masques et des écrans ») observe, sans surprise : « En 2024, tout le monde est connecté partout et tout le temps ». Mais ça n’est plus seulement pour trouver l’âme soeur ou un partenaire sexuel, c’est aussi pour discuter, échanger, se faire des amis. Rompre l’isolement. Un objectif avoué chez 53 % des 25-34 ans (36 % chez les 50-64 ans). Bigre. Le drame de la solitude pointé pendant la pandémie n’a pas disparu des radars. Alors pardon, mais « la baise », c’est un détail. Juste la cerise sur le puits d’amour tant convoité. « Revenir au contact humain », comme disent les jeunes sondés devient une priorité vitale. Et un apprentissage. Parce qu’ils ont oublié la méthode. Ou jamais su.
A la recherche du « contact humain »
Avec l’invasion des écrans, auraient-ils perdu l’habitude du « contact humain » ? Cet instinct réjouissant de la spontanéité où l’on s’adresse à l’autre, inconnu, au hasard d’un transport, d’une file d’attente. Voilà où commence le « contact humain ». Je ne parle pas d’aller draguer en terrasse, cet Himalaya ! Juste converser. Pour le plaisir. Eh bien, non, c’est paralysant.
Qui ne s’est pas heurté à leur timidité pathologique dans ces situations anodines d’interaction ? A leur pudeur qui limite la réponse. Leur embarras fugace. Leur blindage d’introversion qui semble craindre l’expression orale ; pire : le tête-à-tête. Ils s’expriment entre eux ? d’accord, on l’espère. On les voit tête baissée sur leur portable.
Souvenons-nous de notre jeunesse, volubile et impatiente de dire les choses à ces adultes, ces « croulants ». On recherchait leur consécration, leur admiration ; ou on était en conflit avec eux ; mais « le contact humain » comme ils disent n’était pas rompu. On pratiquait plus ou moins le respect des aînés mais pas question de les ignorer. Discussions, désaccords, querelles, insultes, conflits d’autorité, brouilles, rancoeurs, oui, mais la parole gardait le pouvoir.
Aujourd’hui, le fossé des générations se gère dans le silence des sms. C’est comme s’ils avaient rendu d’avance les armes de leur opposition. Je vis ma vie dans ma tribu, dans ma bulle. A moins que la détresse psychologique qui touche 36 % des Français (Ipsos – Axa Prévention en 2024) n’ait verrouillé leur expression. Le taux de dépression atteint 54 % chez les moins de 35 ans, et 56 % chez les moins de 25 ans. Des chiffres énormes. La rançon de leur narcissisme ?
Trop déprimés pour s’épancher, trop angoissés pour penser au sexe, ils courent le risque du jeune Werther : à trop souffrir en ce bas monde, gare à la muse mortifère qui mène à vouloir cesser de vivre.
Catherine Schwaab
