Au moment où la chanteuse Parastoo Ahmadi risque la prison en Iran pour avoir donné un concert seule avec ses musiciens au milieu du désert pour sa chaîne Youtube, au moment où le gouvernement impose le retrait du passeport, du permis de conduire et jusqu’à 2000 euros d’amende aux femmes sans voile, au moment où ce régime aux abois ne sait plus quoi faire pour durcir ses restrictions, je reçois ce beau livre de cuisine iranienne. Un raccourci brutal qui résume tout : l’attachement aux racines, l’amour de la culture au sens large, de la musique, des chansons, de la poésie jusqu’à l’art de vivre… Et l’horreur dictatoriale. On n’a jamais vu une telle opposition entre un peuple et ses gouvernants. Ou comment l’affolement devant la rébellion pousse aux plus absurdes menaces. Même le président de la république islamique a dit que ces lois répressives « sont inapplicables ». Leur promulgation ne date pas de Parastoo Ahmadi ; ça fait des mois qu’elles sont discutées au Parlement, depuis les débuts du mouvement « Femmes Vie Liberté ». Un des ayatollahs les plus respectés dans le pays a précisé que « c’est contraire à l’islam, on ne demande pas d’argent pour avoir enfreint une règle. C’est haram ». En revanche, précise-t-il, il faut « encourager ceux qui respectent l’islam. En leur octroyant des avantages quand ils font bien ». Bon, merci pour l’analyse. Mais les Iraniennes n’en sont plus là.
Iraniennes, Iraniens jamais ne baissent les bras
Parastoo Ahmadi: un concert magnifique au milieu du désert iranien avec des chansons d’hier et d’aujourd’hui
Ce qu’elles défendent, c’est une intégrité élémentaire, leur intelligence et leur pays adoré qu’elles refusent de voir sombrer dans l’obscurantisme au milieu d’une population éduquée, sophistiquée, débrouillarde, clairvoyante et tellement vitale face à ces religieux pervers… ou débiles. Paradoxe national persistant.
Et on imagine maintenant l’inquiétude des mollahs devant la chute de Bachar el Assad, la mise en échec des terroristes proxi de l’Iran et des bombardements américano-israéliens des installations atomiques iraniennes qui se profilent avec l’arrivée de Trump. Les dépenses de guerre de l’Iran ont dévoré les finances nationales : 40 à 50 milliards que le peuple iranien n’a pas eu. Ce peuple qui galère pour survivre et envoyer ses enfants à l’école, et dans les facs étrangères.
La cuisine iranienne, poème pour les papilles
Du veau, des aubergines, des citrons confits, des lentilles blondes, du riz basmati, une pincée de safran… ça vaut la dinde, non ?
Ce peuple qui, néanmoins, continue de rire, chanter, et faire la cuisine, vecteur infaillible d’union et de fraternité. Surtout la cuisine iranienne, franchement délicieuse. Ni trop pimentée, ni monolithique, variée, subtile, saine avec beaucoup de légumes, de légumineuses, de noix, et peu chère (le caviar, c’est pour les snobs. Pour les Français ! Pour l’export) La famille Garajedaoui a uni tous ses efforts et ses connaissances pour rédiger les recettes. Du père Fereydoun aux fils Ramin et Rochane (qui a pris l’initiative du livre) sans parler de sa compagne, de la styliste et de la photographe françaises.
Le bouquin fait saliver. Il est grand, beau, imposant, chic, mais il raconte des plats pas si compliqués à faire. Il faut juste avoir un peu de patience. Les modes d’emplois sont particulièrement précis, ils pensent à tout, pas trop mouiller le riz, avec ou sans patates, au four ou à la poêle, avec du vert de poireau si tu n’as pas la ciboulette… C’est souple mais avec des associations très originales que l’on devine tellement bonnes en lisant : la sauce aux noix et aux grenades du fessendjoun, les lentilles blondes et les aubergines, les zestes d’orange dans le riz, ou les airelles, les pistaches, les raisins.
Bref c’est le bon cadeau de Noël, inattendu, spectaculaire et utile toute l’année. D’ailleurs au lieu de la dinde aux marrons, je conseille un sabzi (mijoté de viande sauce aux herbes vertes) au ou un fessendjan (mijoté de viande sauce aux grenades et noix, amandes…) avec un riz basmati léger, bien rincé, donc sans amidon, tout cela se mariant aux meilleurs grands crus de fêtes. Enfin, je propose, c’est vous qui voyez.
L’année prochaine à Teheran
Des dizaines de façons d’aromatiser le riz basmati : herbes, noix de cajou, pistaches, fèves (pelées!) et le grillé dessous, ultime gourmandise croquante, s’appelle le tadig
Pour avoir croisé nombre d’exilés, je répète sans hésiter que les Iraniens sont le peuple le plus farouchement attaché à ses traditions, à sa langue, à son esprit et à sa vaste culture. Arrachée à ce pays adoré, la diaspora souffre comme jamais du manque. Ils saignent de voir leurs concitoyens là-bas arrêtés, torturés, exécutés par un régime abominable. Dans la sociologie iranienne, on voue un culte à l’accueil, à l’attention pour l’autre, à l’empathie. Tout le contraire de ce régime infâme qui s’enfonce dans l’abjection.
Depuis vingt ans, j’entends les Iraniens me dire qu’ « il vacille », que « c’est bientôt la fin »…. Et si en 2025, enfin c’était vrai ?
Catherine Schwaab
